Gilles Vandal
La Tribune
Gilles Vandal

La redéfinition de l’exceptionnalisme américain

Depuis sa naissance, avec l’arrivée à Boston des pères fondateurs en 1630, la société américaine a cru qu’elle avait une mission spéciale à accomplir sur la terre, celle d’être une cité sur la colline, une nouvelle Jérusalem éclairant le monde. Par leur adhésion rigoureuse à la foi chrétienne, les puritains considéraient la nouvelle colonie qui allait donner naissance à l’Amérique comme étant exceptionnelle parce qu’elle était guidée par Dieu. Ce caractère faisait d’elle un exemple pour le monde.

D’un idéal puritain, ce concept s’est graduellement sécularisé d’abord à travers un symbole républicain avec la révolution américaine, puis en une utopie de promotion des valeurs démocratiques au début du 20e siècle. Ainsi, une deuxième version émergea de l’exceptionnalisme autour des principes qui guidèrent la révolution américaine et montrèrent comment rompre les chaînes du colonialisme en établissant un gouvernement basé sur des idées éclairées.

Finalement, une troisième version apparut au 20e siècle comme un exemple de promotion de la démocratie et de la défense des droits de l’Homme dans le monde. Dans ce havre de liberté et de démocratie au sein d’un monde tyrannique, l’exceptionnalisme américain se démarquait comme le meilleur espoir de l’Homme sur la terre. Cette perception de l’Amérique lui fournissait les valeurs morales nécessaires pour revendiquer exclusivement les responsabilités de la gouvernance mondiale. Par son leadership mondial unique, l’Amérique est devenue une nation indispensable après 1945.

Dans son virage inopiné, Donald Trump a proposé avec son slogan de l’Amérique d’abord une démarche basée sur l’idée que les États-Unis défendent mieux leurs intérêts nationaux en agissant seuls. Par conséquent, il proposa un retrait des différents accords multilatéraux touchant le commerce, la sécurité nationale, la diplomatie, les institutions internationales et l’économie.

Or, dans la foulée de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis avaient établi un nouvel ordre mondial dont ils se portaient garants. Dans des institutions comme la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, l’ONU et l’OTAN, les États-Unis étaient l’acteur central de cet ordre international. 

En plus d’être à l’origine de la Chartre universelle des droits de l’homme, leur rôle était indispensable à la conclusion de traités de toutes sortes, ainsi que d’une multitude d’accords commerciaux. Washington était manifestement au centre du monde. C’est pourquoi il était possible à juste titre de parler d’une pax americana.

Toutefois, il a fallu moins de quatre ans pour que cette image de l’Amérique soit profondément altérée. Avec l’arrivée de la pandémie du coronavirus, le reste du monde a compris toute la signification du retrait des États-Unis survenu sous la gouvernance de Donald Trump. Non seulement les États-Unis ne seront plus là pour défendre et promouvoir les valeurs démocratiques partout dans le monde, mais encore leur absence se fera sentir aussi dans le leadership de réponse aux crises mondiales.

Sous l’égide de Trump, les États-Unis ont perdu leur rôle dominant dans les affaires mondiales. Cette situation était cependant évitable. Elle résulta d’un choix, car les États-Unis demeurent toujours de loin la nation la plus puissante. Toutefois, le pays a décidé de faire dorénavant cavalier seul. Pire, il a renié sa parole dans une multitude de situations. Le reste du monde ne peut plus faire confiance à l’Amérique.

En effet, les dommages que l’administration Trump a causés à la réputation du pays sont incommensurables. Il a retiré les États-Unis de nombreux traités. Il a dénigré de manière indécente leurs alliés traditionnels. Il a déclenché de manière intempestive des guerres commerciales. Il a louangé les dirigeants des pires dictatures. Il a cessé de promouvoir les droits de l’homme. Il a bouleversé l’ordre international mis en place après la Seconde Guerre mondiale. Il a retiré les États-Unis de nombreux organismes internationaux, etc. 

Après 20 ans d’hégémonie américaine, la crise financière de 2008 a démontré l’importance d’avoir un réajustement et de ne pas laisser un seul pays, aussi puissant soit-il, décider tout seul du sort du monde. L’administration Obama avait commencé à apporter un correctif à cette situation exceptionnelle. 

Néanmoins, les États-Unis demeuraient le leader mondial. Washington donnait le ton. Personne n’avait ni l’intérêt ni la volonté d’aller à l’encontre des désirs des Américains. Les États-Unis demeuraient la nation indispensable. C’était eux qui fixaient les règles de l’ordre international dans les différents domaines.

Paradoxalement, Donald Trump n’a pas abandonné pour autant le concept de l’exceptionnalisme américain. Il lui a simplement donné une nouvelle signification. Sous sa gouvernance, l’exceptionnalisme américain prend un aspect plus vulgaire en donnant essentiellement la priorité à la supériorité militaire américaine. Adhérant à un protectionnisme économique strict, il utilise cette supériorité militaire au mépris des lois et des normes internationales.

Sous l’administration Trump, la stratégie de défense nationale et la stratégie de sécurité nationale continuent d’être centrées sur la domination militaire. En effet, certains perçoivent de manière exagérée les menaces provenant de la Chine. Or, cette perception est paradoxale. L’équipe Trump rejette l’idée que ses propres politiques sapent l’ordre international tout en accusant la Chine de le faire.

Dans sa redéfinition de l’exceptionnalisme américain, Trump n’a pas cessé de faire des pitreries. Non seulement il flatte honteusement la Russie, mais encore il a déclenché une guerre commerciale avec la Chine. Dans la gestion de la présente pandémie, il a abandonné le leadership mondial. En retirant les États-Unis de toute une série d’accords internationaux et en s’attaquant aux grandes institutions internationales, Trump menace directement la gouvernance mondiale que les États-Unis ont créée en 1945.

En ce sens, ce n’est pas la Chine, mais les États-Unis qui sapent l’ordre international libéral qui régit le monde depuis 80 ans. Cet ordre libéral reflétait pourtant une conception américaine des relations internationales et projetait une image positive de l’exceptionnalisme américain au reste du monde. C’est cette image même que Trump a remise en question.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.