La peste noire qui frappa l’Europe et l’Asie au milieu du 14e siècle fut une pandémie proportionnellement beaucoup plus dévastatrice que celle de la peste justinienne.
 La peste noire qui frappa l’Europe et l’Asie au milieu du 14e siècle fut une pandémie proportionnellement beaucoup plus dévastatrice que celle de la peste justinienne.

La peste noire de 1347-1352

Gilles Vandal
Gilles Vandal
La Tribune
ANALYSE / La peste noire qui frappa l’Europe et l’Asie au milieu du 14e siècle fut une pandémie proportionnellement beaucoup plus dévastatrice que celle de la peste justinienne. En provenance de la mer Noire, cette pandémie arriva en Europe en octobre 1347 par douze navires qui accostèrent à Messine, en Sicile.

Avant l’arrivée de ces navires, les Européens avaient entendu dire qu’une grande peste décimait les populations du Moyen-Orient et de l’Extrême-Orient. En effet, la pandémie frappait la Chine, l’Inde, la Perse, la Syrie et l’Égypte depuis le début des années 1340.

Les gens qui se rassemblèrent sur les quais de Messine pour accueillir les navires marchands constatèrent avec effroi que la plupart des marins étaient morts et ceux encore en vie étaient gravement malades, couverts de furoncles noirs et suintant du sang et du pus. Les autorités ordonnèrent alors de renvoyer immédiatement les navires en mer, mais il était déjà trop tard.

Selon les dernières estimations des historiens spécialistes de cette question, la peste bubonique tua, entre 1347 et 1352, près de 50 millions d’Européens. Ainsi, environ 60 % de la population européenne succomba à la peste en quelques années. À l’échelle mondiale, les chiffres atteindraient 200 millions sur une population estimée alors à 450 millions.

L’étendue de la contagion de la peste noire est a priori mystifiante. Toutefois, en examinant l’évolution de la société médiévale, celle-ci devient plus compréhensible. Au 14e siècle, un vaste réseau commercial terrestre s’étend du nord de l’Italie à la Hollande et un autre réseau maritime relie Venise et Gênes à des régions aussi éloignées que la Crimée, en passant par Constantinople, l’Afrique du Nord, les Îles britanniques, la Baltique et même la Russie. Toutes ces régions étaient ainsi interconnectées.

Les navires italiens provenant de Kaffa, en Crimée, arrivèrent à Constantinople en mai 1347 avec la peste noire à bord. L’épidémie éclata en juillet. Elle se propagea au Moyen-Orient et à l’Afrique du Nord au début de septembre. Elle avait atteint la Sicile et même Marseille en octobre et avait remonté le Rhône jusqu’à Lyon. D’autres navires italiens ayant quitté plus tard Constantinople apportèrent la peste à Gênes et à Venise, mais aussi à Pise. Ces différentes villes portuaires servirent ainsi de têtes de pont pour la propagation de la peste en Europe.

Avec l’arrivée du printemps de 1348, la peste fut transportée par des navires marchands vers le nord de l’Europe. Elle atteignit Bordeaux en avril, avant d’aller contaminer la Bretagne, la Normandie et les Pays-Bas en mai et en juin. À la fin de l’été, elle avait même atteint l’Écosse et les pays de la Baltique. À l’été 1348, Londres et Paris étaient ainsi frappés par la peste.

Les chroniqueurs du 14e siècle notèrent les mêmes symptômes que Procope de Césarée avait décrits 800 ans plus tôt. Au début de la maladie, les victimes souffraient de gonflements de l’aine et des aisselles, en plus de voir apparaître des furoncles, d’avoir des frissons, de la fièvre, des vomissements, des diarrhées et autres douleurs atroces. Très contagieuse, la peste frappait indifféremment les riches et les pauvres.

Elle suscitait une terreur incroyable. Les gens n’avaient aucune explication rationnelle à donner à ce mal. Les pratiques médicales de l’époque s’avéraient inefficaces, pas plus que les pratiques superstitieuses telles que la combustion d’herbes aromatiques et le bain à l’eau de rose ou au vinaigre. Les gens cherchaient à éviter les malades. Les médecins s’interdisaient de voir leurs patients et les prêtres refusaient d’administrer les derniers sacrements. Les commerçants fermaient leurs boutiques et fuyaient vers les campagnes. Des témoins rapportèrent que la peste emportait aussi les troupeaux de vaches, de moutons, de chèvres et de porcs.

De multiples lettres et chroniques d’alors décrivent en détail la terreur générée par l’éclosion de la peste. Pétraque, le grand humaniste et poète florentin, déclara qu’il était convaincu que les générations futures ne croiraient pas ce qu’il avait vu. Le poète italien Giovanni Boccaccio fournit un témoignage similaire à celui de Pétraque.

L’angoisse et le désarroi entraînés par la peste suscitèrent une croissance de la ferveur religieuse, marquée par la montée du mouvement des flagellants. En contrepartie, d’autres adoptèrent des comportements débridés, y compris les religieux. Pire encore, certains attribuèrent la peste aux Juifs. L’Europe assista alors à une série de pogroms.

Pour réduire la propagation de la peste bubonique au 14e siècle, sans pour autant l’éliminer, les Vénitiens conçurent le système de quarantaine. Ce système visait à protéger Venise de la peste en gardant les marins isolés jusqu’à ce qu’il n’y ait manifestement plus de danger.

Après 1352, la peste a largement diminué, sans toutefois disparaître. De petites éclosions survinrent périodiquement pendant des siècles. Cependant, elle ne se transformèrent pas en pandémie mondiale. Par exemple, la ville de Londres subit d’importantes éclosions de la peste en 1563, 1593, 1603, 1625, 1636 et 1665, qui réduisaient chaque fois sa population de 10 % à 30 %. La peste italienne de 1630 fit entre 30 % et 70 % de victimes, selon les régions. Marseille perdit au moins 40 % de sa population lorsque la peste frappa la ville en 1720-1722.

Il reste que la peste bubonique n’a jamais complètement disparu. Au début des années 1990, une épidémie de peste éclata à Surat, en Inde. Et en 2013, un berger au Kirghizistan en est mort. Heureusement, nous avons aujourd’hui des antibiotiques pour la combattre.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.