La peste justinienne, 541-542

Chronique / La peste justinienne représenta une redoutable pandémie de peste bubonique qui frappa l’Empire byzantin en 541 et arriva à Constantinople en 542. Cette pandémie allait sévir périodiquement jusqu’en 767. Elle fut surnommée « peste justinienne » parce qu’elle débuta sous le règne de l’empereur Justinien 1er.  La principale source contemporaine concernant cette pandémie provient de Procope de Césarée, historien byzantin, secrétaire du général Bélisaire et chroniqueur du règne de Justinien.

La peste bubonique n’était pas un phénomène nouveau au Moyen-Orient. Elle était déjà rapportée dans le livre de Samuel, dans les psaumes et l’histoire des Philistins dans l’Ancien Testament. Ces derniers, après avoir volé l’Arche de l’Alliance aux Israélites, auraient succombé à cette peste. Ce qui était nouveau au 6e siècle était sa transformation en une redoutable pandémie touchant toute l’Eurasie.

Originaire de Chine et du nord-est de l’Inde, la peste fut transférée vers l’est de l’Afrique avant de remonter vers l’Égypte et l’est de la Palestine. Comme l’Égypte était le grenier à blé de Constantinople, des rats noirs et d’autres rongeurs contaminés par des puces infectées par le bacille de la peste ont voyagé par les navires transportant des céréales en provenance de Péluse. Aucune province de l’Empire n’échappa à cette pandémie.

Il est estimé qu’entre 541 et 545, au moins 10 millions des 26 millions habitants moururent, soit environ 40 % de la population de l’Empire. La pandémie dura quatre mois à Constantinople. À son pic, les témoignages de l’époque affirment que le nombre de morts dans la capitale byzantine atteignit 5000 par jour. La ville aurait alors perdu au moins 200 000 habitants, soit de 40 % à 70 % de sa population dépendant des quartiers de la ville. L’empereur Justinien, frappé par la peste, fut très près d’en mourir.

Comme cette pandémie toucha aussi le reste de l’Europe, il est estimé qu’elle tua aussi près de la moitié de la population européenne vivant hors de l’Empire byzantin. Les estimations récentes de la mortalité causée par la peste justinienne varient selon les régions de 33 % à 60 % de la population méditerranéenne. 

En tout, cette pandémie aurait causé une hécatombe de 50 millions de morts dans la population mondiale au milieu du 6e siècle. Or, comme cette pandémie allait réapparaître périodiquement au cours des deux siècles suivants, elle aurait sur une longue période provoqué près de 100 millions de décès. Définitivement, cette pandémie fut, proportionnellement parlant, l’un des événements les plus meurtriers de l’histoire de l’humanité.

À Constantinople, le taux de mortalité était tel durant l’été de 542 que Justinien fit appel à l’armée pour nettoyer la ville des cadavres qui l’encombraient. Comme les cimetières furent vite remplis et qu’il n’y avait plus d’espace dans les édifices publics, il ordonna le creusage de tranchées pour enterrer les morts. De plus, il ordonna aussi de transporter les cadavres par bateaux et de les jeter à la mer. Il fallait aussi débarrasser la ville d’un très grand nombre de chats et de chiens qui étaient morts de la peste.

Dans son histoire secrète du règne de Justinien, Procope décrit en détail les symptômes des victimes de la peste. Sa description de la maladie confirme selon les épidémiologistes que cette pandémie fut de type de peste bubonique. Il explique comment les malades souffraient de délires et de cauchemars, de la fièvre et de maux de tête, de frissons et de douleur abdominale. Lorsque le patient développait une pneumonie, il devenait très contagieux, car les bactéries se transmettaient à d’autres personnes par les sécrétions respiratoires émises lors de la toux.

Certains malades pouvaient tomber rapidement dans le coma. Procope constata aussi sur les victimes une augmentation du volume des ganglions lymphatiques à l’aine, aux aisselles, au cou et derrière les oreilles. Alors que certains pouvaient souffrir pendant des jours avant de mourir, d’autres décédaient presque immédiatement après l’apparition des symptômes.

Comme les médecins semblaient incapables de soigner cette pandémie, les gens se tournaient souvent vers des remèdes maison pour traiter la peste. Ces remèdes pouvaient aller de bains d’eau froide à des amulettes et anneaux magiques, de poudres bénies par des saints à différentes drogues d’origine végétale comme les alcaloïdes. Ceux qui survivaient à la peste étaient considérés comme ayant profité d’une bénédiction divine.

À l’exception d’une étude historique récente, il y a un large consensus parmi les historiens depuis 30 ans pour voir dans cette pandémie la véritable césure séparant l’Antiquité du Moyen-Âge. Indéniablement, les effets de cette pandémie furent catastrophiques dans l’évolution de l’Empire byzantin. Ce dernier a connu une catastrophe démographique sans précédent. 

Avec une perte de 40 % de sa population, le taux élevé de mortalité créa une grave pénurie de main-d’œuvre. Le gouvernement impérial fut forcé de réduite la taille de son armée, incapable de recruter et former suffisamment de soldats. De même, il devint incapable de couvrir ses larges dépenses à cause de la baisse des recettes fiscales. Le commerce fut aussi perturbé. Une agriculture dévastée généra une hausse des prix.

Grandement affaibli par celle-ci, l’Empire n’avait tout simplement plus les moyens économiques et militaires pour poursuivre les rêves grandioses poursuivis par Justinien. Trois ans après sa mort en 565, les Lombards envahissaient le nord de l’Italie et y chassaient définitivement les Byzantins. Les effets démographiques négatifs étaient encore sensibles 90 ans plus tard. L’Empire n’eut pas la force nécessaire pour résister à la poussée arabe durant les années 630. 


Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.