Lors de sa mort en 1971, Niebuhr était considéré comme l’auteur, le philosophe et le théologien le plus prolifique et le plus influent des États-Unis au 20e siècle.

La pertinence de Reinhold Niebuhr à l’âge de Donald Trump

En 1974, je décidais comme jeune étudiant de faire porter mon mémoire de maîtrise en histoire américaine sur Reinhold Niebuhr (1892-1971). J’étais alors intrigué par la capacité de ce pasteur luthérien et théologien conservateur américain de concilier le concept de péché originel avec une vision politique progressiste, voire radicale, de la société. Après tout, Niebuhr fut un dirigeant influent du parti socialiste américain durant les années 1920 et 1930.

Lors de sa mort en 1971, Niebuhr était considéré comme l’auteur, le philosophe et le théologien le plus prolifique et le plus influent des États-Unis au 20e siècle. Déjà à la fin des années 1940, George F. Kennan, le théoricien père de la guerre froide, décrivait Niebuhr comme « notre père à tous » à cause de l’influence qu’il avait sur les décideurs américains.

Les propos de Kennan étaient corroborés par le grand politologue Hans J. Morgenthau et le grand historien Arthur M. Schlessinger qui affirmaient que Niebuhr était à la fois le plus grand théologien et intellectuel américain du 20e siècle. D’ailleurs, en avril 2017, le réseau PBS sortait un documentaire d’une heure intitulé An American Conscience : The Reinhold Niebuhr Story.

En effet, entre 1920 et 1970, Niebuhr fut le parfait prototype de l’intellectuel chrétien engagé. Après avoir décrié les abus du capitalisme américain, il rejeta le pacifisme pour exhorter les États-Unis à entrer en guerre contre l’Allemagne nazie qu’il décrivait comme le mal absolu.

Après la 2e Guerre mondiale, il s’opposa farouchement au mouvement communiste tout en militant pour les droits civils des noirs. Dès 1955, il mettait en garde les Américains contre un enlisement en Indochine et en 1965, il fut le premier intellectuel américain à s’opposer à la guerre du Vietnam.

Plus les années passent, plus l’influence de Niebuhr semble grandir. De Jimmy Carter à Barack Obama, les présidents américains n’hésitèrent pas à justifier leurs politiques à partir de la vision chrétienne du monde de Niebuhr. Obama a même affirmé en 2009 que Niebuhr était son philosophe et théologien préféré.

Des candidats à la présidence américaine, comme John McCain et Hillary Clinton, ont aussi revendiqué une influence de Niebuhr dans leur cheminent. Encore tout récemment, au printemps 2017, James Comey, alors directeur du FBI, critiquait dans des tweets anonymes les politiques de Donald Trump à partir d’une analyse éthique tirée de Niebuhr.

Plus de 45 ans après sa mort, le message de Niebuhr apparait toujours comme d’une grande actualité. Ses propos sont particulièrement bien adaptés à la situation présente, alors qu’un politicien démagogue, astucieux et amoral a réussi à devenir président des États-Unis grâce à une approche populiste qui, misant sur l’anxiété sociale, l’insécurité économique et le ressentiment xénophobe de ses compatriotes, a convaincu 63 millions de ceux-ci de voter pour lui.

Déjà en 1937, dans un accent quasi prophétique, Niebuhr écrivait « On peut bien attendre avec impatience le moment où un démagogue habile fournira une articulation inévitable aux ressentiments raciaux de notre vie petite-bourgeoise ». Non que Niebuhr ait imaginé l’arrivée de Donald Trump. Mais sa compréhension réaliste des forces sociales faisait en sorte qu’il était capable d’envisager comment un démagogue comme Trump pourrait accéder au pouvoir.

Dans un ouvrage de 1952 intitulé L’ironie de l’histoire américaine, Niebuhr affirmait que si les États-Unis succombent un jour, la cause première de ce désastre « serait que la force d’une nation géante était dirigée par des yeux trop aveugles pour voir tous les hasards de la lutte; la cécité ne serait pas causée par quelque accident de la nature ou de l’histoire, mais par la haine et la vaine gloire ».

Partant d’une compréhension des faiblesses humaines basée sur le concept du péché originel, Niebuhr a développé une vision à la fois complexe et réaliste du comportement politique. Pour lui, si Dieu n’est pas hostile aux aspirations humaines, il se moque néanmoins de nos prétentions. Ainsi, l’ironie réside dans les conséquences imprévues de l’action humaine, aussi importants et louables les motifs soient-ils.

En conséquence, il n’a cessé durant sa vie à rappeler à ses compatriotes la nécessité de reconnaître les limites de l’action humaine. Sans cette reconnaissance, les hommes, et plus particulièrement les dirigeants politiques, n’auront pas l’humilité et la modestie nécessaire pour réaliser un système social plus juste. « Le mal dans l’histoire humaine est considéré comme la conséquence de l’utilisation erronée par l’homme de ses capacités uniques. »

À partir d’idées uniques sur la nature humaine, Niebuhr a développé une doctrine politique intitulée « le réalisme chrétien » qui a marqué la génération des Kennan, Morgenthau et Schlessinger et qui fait encore école aujourd’hui aux États-Unis. Barack Obama est certainement le plus grand disciple de cette école.
Si ce théologien réaliste plaçait son espoir dans un Dieu rédempteur, son analyse politique mettait l’accent sur l’imperfection humaine et les dangers liés à l’utilisation et l’abus du pouvoir, d’autant plus que les meilleures intentions donnent trop souvent des mauvais résultats, compte tenu des limites de la prévoyance humaine.

La principale arme de Niebuhr résidait dans « un don extraordinaire pour la clarté de la pensée qui fait de lui une voix de conscience pour son temps » et aussi pour le nôtre. Espérons donc que sa voix continuera d’être entendue, afin que, pour paraphraser le président Ford, le présent grand cauchemar américain prenne fin.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.