Le gouverneur démocrate de Virginie Ralph Northam se retrouve au centre d’une controverse depuis dix jours parce que deux photos racistes sont dans son annuaire universitaire de 1984.

La persistance du racisme aux États-Unis

ANALYSE / Le 1er février fut marqué aux États-Unis par une nouvelle controverse raciste. Les grands médias américains révélèrent que l’annuaire universitaire de 1984 du gouverneur démocrate Ralph Northam, étudiant à l’Eastern Virginia Medical School, contenait une demi-page avec quatre photos, dont une d’un homme peinturé en noir et une autre d’un homme portant une cagoule du Ku Klux Klan. Cette révélation sur ces photos racistes provoqua immédiatement un tollé et des demandes quasi universelles de sa démission comme gouverneur de Virginie.

Ayant vécu en Virginie de 1975 à 1978 comme étudiant au doctorat, je ne suis pas surpris par le contenu de son annuaire. La Virginie avait alors un passé raciste très lourd. Comme étudiant, j’étais le seul blanc, avec un ami irlandais, à aller dans les bars « noirs », alors que les Afro-Américains ne venaient jamais dans les bars blancs. Il y avait alors moins de 50 Afro-Américains dans une population étudiante de 9000 au Collège William and Mary. Bien qu’officiellement abolie, la ségrégation raciale était encore de facto bien présente.

Toutefois, la Virginie a réalisé d’énormes progrès depuis dans l’intégration raciale. Elle élisait en 1990 le premier gouverneur afro-américain de tous les États-Unis en plus d’un siècle. Depuis, la Virginie est devenue un des États américains les mieux intégrés.

Néanmoins, les traces de racisme sont encore aujourd’hui présentes. En août 2017, la Virginie fut le théâtre d’importants incidents raciaux à Charlottesville, alors que des groupes de suprématie blanche tentèrent d’empêcher le retrait de monuments et statues célébrant les héros de la Confédération. De plus, la Virginie est un des États où le gerrymandering, un découpage électoral discriminant particulièrement contre les Afro-Américains, est le plus ancré.

Ce qui rend particulier le cas Northam, c’est qu’il touche un important politicien qui est à la fois blanc, démocrate et libéral. Comme ses excuses et ses explications furent à la fois confuses et contradictoires, la réaction des dirigeants démocrates au Congrès, du caucus législatif afro-américain de Virginie, des grands dirigeants afro-américains et des grands médias libéraux nationaux, fut presque instantanée.

Les dommages à sa crédibilité étaient si importants et si irréparables que tous réclamaient sa démission immédiate comme gouverneur. Or, de nouvelles révélations montrent que Northam n’est pas le seul dirigeant démocrate de Virginie à avoir posé dans sa jeunesse un geste aussi offensant.

Se peinturer en noir est très choquant, parce que ce fut longtemps une façon pour les acteurs blancs de projeter leurs perceptions stéréotypées des Afro-Américains, de se moquer d’eux et de les déshumaniser. De même, porter une cagoule blanche du KKK était une façon d’afficher la suprématie blanche.

Toutefois, deux étudiants afro-américains ayant étudié avec Northam prirent sa défense affirmant qu’ils n’ont jamais considéré leur confrère de classe comme raciste. Bien que ce geste posé il y a 35 ans demeure très répréhensible, Northam ne doit pas être catalogué pour autant comme raciste pour le reste de ses jours.

Les critiques des politiciens et médias libéraux oublient que le cas de Northam est différent des déclarations racistes récentes de Steve King, représentant républicain au Congrès. Or, ce dernier n’a pas été obligé de démissionner. Nous avons ici affaire à une dynamique à double standard.

Depuis Northam démontra à maintes reprises qu’il rejetait le racisme. Lors des incidents malheureux de Charlottesville, Northam dénonça vigoureusement les actions des suprématistes blancs et il prôna clairement des « valeurs d’ouverture, de diversité et d’inclusion ».

De grands dirigeants démocrates comme le président Lyndon Johnson, le juge à la Cour suprême Hugo Black et le sénateur Robert Byrd se sont démarqués dans leur jeunesse par leur militantisme raciste. Pourtant, devenus des politiciens chevronnés, ils ont renié leur lourd passé raciste pour devenir de grands artisans du mouvement des droits civiques. Ces exemples démontrent comment une personne peut évoluer.

Les critiques et médias libéraux oublient un autre facteur fondamental. Ce qui compte pour les Afro-Américains, ce n’est pas ce qu’une personne a pu faire ou non il y a 35 ans, mais son attitude aujourd’hui. Les critiques de Northam ne tiennent pas compte de son cheminement personnel. Dans les médias libéraux, il n’y a pas de place à la rédemption. Ces derniers ont « une politique de tolérance zéro à l’égard de toute personne accusée d’être raciste ». Peu importe leurs excuses, celles-ci doivent être bannies de la vie publique.

Les médias libéraux devraient donc faire leur propre examen de conscience avant de condamner irrémédiablement à la déchéance les blancs taxés de racisme. Le psychiatre Paul Pendler publia en 2015 un article démontrant le caractère insidieux du racisme blanc. Son étude attestait que le racisme n’était pas un apanage unique des républicains ou des groupes d’extrême droite.

Pendler décrit comment les blancs libéraux peuvent s’engager subtilement dans le racisme. Leurs attitudes peuvent aller du déni d’avoir des pensées racistes en passant par la honte, l’ignorance, le sens de culpabilité, la fausse compassion, le jeu de la douleur et la rationalisation. Ce faisant, les libéraux blancs défendent la supériorité des blancs et perpétuent inconsciemment le racisme.

Les dirigeants démocrates et les médias libéraux devraient donc se montrer plus ouverts, reconnaître que les gens peuvent évoluer et accepter les cas de rédemption. Le véritable espoir réside dans une rédemption sincère. Entre-temps, cette importante crise morale et politique prend une dimension nationale, car la Virginie est un État clef si les démocrates veulent remporter les présidentielles de 2020.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.