Depuis le rétablissement des relations sino-américaines durant les années 1970, les États-Unis et la Chine avaient constamment cherché à développer des relations cordiales.

La montée d’un nationalisme antiaméricain en Chine

ANALYSE / Depuis le rétablissement des relations sino-américaines durant les années 1970, les États-Unis et la Chine avaient constamment cherché à développer des relations cordiales. La stratégie américaine était limpide : amadouer la Chine pour contrebalancer la Russie. Les États-Unis ont conséquemment accordé à la Chine dès 1979 la clause de la nation la plus favorisée lui permettant d’accéder librement au marché américain. De plus, ils parrainèrent l’entrée de cette dernière à l’OMC en 2001.

Sous l’administration Obama, Washington prit acte que la Chine pourrait éventuellement menacer la suprématie américaine dans le monde. Constatant l’émergence de l’Asie comme le nouveau grand pôle des affaires internationales, Obama devisa une stratégie consistant dans le déploiement de 50 % de la flotte américaine dans la région et la négociation du Partenariat Trans-Pacifique. Cette politique, décrite comme le pivot américain en Asie, misait sur la puissance douce : endiguer la montée de la Chine sans la heurter directement.

Mais depuis trois ans, les différends entre les États-Unis et la Chine n’ont pas cessé de s’accumuler. Alors que la guerre des mots s’accentue entre les deux pays, le nationalisme chinois devient plus véhément. Dans les médias chinois, la Chine est dépeinte ouvertement comme une victime de l’intimidation américaine.

La rhétorique chinoise antiaméricaine devient de plus en plus virulente. Certains analystes exhortent clairement Beijing à adopter une attitude plus ferme face aux États-Unis et incitent les autorités chinoises à imposer un boycottage des produits américains, à se débarrasser des titres du trésor américain et même à restreindre l’exportation de terres rares.

Le nationalisme chinois s’attaque à tout ce qu’il peut toucher. Les leaders nationalistes ont tendance à percevoir présentement des complots derrière toutes les actions prises par Washington. Le présent différend commercial sino-américain représente pour les nationalistes chinois une réminiscence de l’humiliation que la Chine a subie face aux puissances étrangères à l’époque coloniale. En d’autres mots, les États-Unis cherchent à imposer à la Chine des conditions inégales comme la France et l’Angleterre l’ont fait au 19e siècle avec les traités inégaux.

En effet, les nationalistes chinois sont fiers de leur civilisation glorieuse qui remonte à plus de 5000 ans. Aussi, ils perçoivent les moments les plus sombres de l’histoire chinoise récente comme le résultat de la victimisation que leur pays a connu aux mains de l’impérialisme occidental. Cette présumée victimisation débuta en 1839 avec la guerre de l’opium et se termina en 1949 avec l’arrivée au pouvoir du parti communiste.

La première grande vague de nationalisme chinois survint en 1919 avec le mouvement du 4 mai. Des étudiants protestèrent alors contre le transfert de territoires chinois au Japon dans la foulée du traité de Versailles. Ces derniers fondèrent en 1921 le parti communiste chinois. En ce sens, le parti communiste chinois est autant un produit de l’idéologie marxiste que du nationaliste chinois.

Si certains experts américains considèrent que l’indignation nationaliste en Chine est contrôlée, voire suscitée, par le parti communiste, la situation est en réalité beaucoup plus complexe. Les autorités chinoises sont d’abord intéressées à maintenir la paix et la stabilité intérieures dans le pays.

Or, plus que l’idéologie marxiste, le nationalisme représente un puissant facteur de légitimation du régime. Aussi, Beijing est conscient que le nationalisme est une force qui pourrait se retourner contre le régime. Il suit et cherche à contrôler, pas toujours avec succès, les soubresauts créés par les mouvements nationalistes.

Le développement d’internet et des médias sociaux sont devenus depuis 20 ans de puissants outils non seulement pour faciliter la circulation de l’information, mais aussi pour permettre aux Chinois d’exprimer ouvertement leur colère. Or, les jeunes Chinois qui vivent en villes sont plus éduqués et plus nationalistes.

La sortie l’été dernier du film chinois Wolf Warrior II est symptomatique du nouveau climat nationaliste prévalent en Chine. Cette superproduction est devenue le film chinois le plus rentable de tous les temps. À travers toute la Chine, les spectateurs se levaient à répétition à la fin du film pour chanter l’hymne national chinois

Leng Feng, le héros du film, est un vétéran des forces spéciales de l’armée de libération populaire. Il devient une sorte de Rambo chinois travaillant comme gardien pour une entreprise chinoise dans un pays fictif africain. Plongé dans une guerre civile, il défait à lui seul une armée rebelle qui tente de prendre le pouvoir avec le soutien de mercenaires occidentaux. Un tel film aurait eu peu de sens pour le public chinois il y a dix ou quinze ans.

La diffusion régulière de films sur la guerre de Corée dans lesquels les Américains sont décrits comme des brutes lâches et les soldats chinois comme des héros intrépides ne sont qu’un autre aspect du déchainement de la propagande nationaliste antiaméricaine prévalant présentement en Chine. Avec ces diffusions, le gouvernement chinois a ouvert « un front intérieur en alimentant le nationalisme antiaméricain avec une rhétorique strident ». Cela démontre aussi sa détermination à mener à son terme la guerre commerciale sino-américaine. Le risque est cependant grand de susciter des attentes irréalistes au sein du public chinois.

Napoléon a déjà déclaré que la Chine était comme un lion endormi et que lorsqu’elle se réveillera, elle rugira et le monde tremblera. Or, l’administration américaine a de manière inconsidérée réveillé le nationalisme chinois. Les soubresauts de ce geste rendent le monde de demain plus incertain.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.