Même si Donald Trump se compare régulièrement à Ronald Reagan, toute analyse la moindrement poussée rejette vivement une telle comparaison.

La mise en garde de Ronald Reagan

ANALYSE / Depuis 40 ans, Ronald Reagan représente une icône conservatrice au sein du Parti républicain. Or, Donald Trump se compare régulièrement à ce dernier, cherchant à se positionner comme son héritier politique. Ce faisant, il le prend comme modèle pour justifier ses politiques. Cependant, toute analyse la moindrement poussée note que Reagan aurait rejeté vivement une telle comparaison.

D’ailleurs, Peggy Noonan, la rédactrice des discours de Reagan, affirme que tout journaliste ou commentateur politique décrivant Trump comme un nouveau Reagan fait montre d’une ignorance désespérante. Kenneth Adelman, le conseiller de Reagan sur les affaires soviétiques, renchérit dans ce sens. Ce dernier déclare que Reagan se distingue clairement de Trump sur quatre points : il était républicain, conservateur, très honnête et très compétent.

Cette perception est d’ailleurs présente au sein de la population américaine. Grand communicateur, Reagan ne s’est jamais abaissé à recourir à la rhétorique démagogique et populiste de Trump. Alors que Reagan surfait avec des taux d’approbation dépassant régulièrement les 70 %, Trump a de la difficulté à atteindre les 45 %.

Trump, avec son approche narcissique, vit dans une réalité alternative complètement différente de celle de Reagan. Il souille ni plus ni moins le rêve optimiste de l’Amérique que Reagan cherchait à projeter. Non seulement Reagan n’aurait jamais qualifié les médias d’ennemis du peuple américain, mais il aurait été outré par la violence verbale et l’attitude grossière et impétueuse de Trump.

Reagan se distinguait par son approche affable et sa courtoisie. Loin de chercher à humilier ses adversaires politiques ou à insulter les alliés traditionnels des États-Unis, Reagan était avant tout un rassembleur qui a été capable de créer une nouvelle coalition conservatrice par un réalignement des forces politiques aux États-Unis.

Trump est par sa démagogie populiste à l’opposé intellectuellement du mouvement conservateur. Par contre, Reagan adhéra au conservatisme après une longue réflexion. Sans être un érudit ou un intellectuel, il a intériorisé les idées du conservatisme américain pour en devenir la figure emblématique.

Reagan aurait considéré inévitablement la rhétorique démagogique de Trump comme l’antithèse du conservatisme. Un vrai conservateur démontre par-dessus tout un respect de la constitution et privilégie la liberté comme essence d’un système démocratique. Aussi, la préservation du mode de vie américain, avec ses institutions politiques et ses valeurs démocratiques, représente l’objectif fondamental recherché par un vrai conservateur.

Comme un adepte du conservatisme, Ronald Reagan vénérait la constitution. Il considérait la division des pouvoirs et son système de freins et contrepoids comme la base de la démocratie américaine. Il aurait donc été horrifié par les attaques répétées de Trump contre le FBI, le département de la justice et l’appareil judiciaire.

Trump cite régulièrement Reagan comme un héros protectionniste. Or, ce dernier fut essentiellement, comme ses prédécesseurs de l’après-guerre, un champion du libre-échange. Dans la perspective de Reagan, le développement du commerce mondial depuis 1945 représente un triomphe des États-Unis dans la construction d’un monde plus prospère et plus pacifique. Le développement du commerce mondial était à la base de sa vision des relations internationales.

Pour Reagan, une politique de libre-échange était la meilleure stratégie pour gagner la guerre froide. À plusieurs reprises, il résista aux pressions du Congrès pour une meilleure protection commerciale en opposant son droit de veto contre des mesures qu’il considérait injustifiées. Reagan aurait systématiquement rejeté l’idée de recourir à la guerre commerciale comme instrument de négociation.

Dans une célèbre déclaration radiophonique en novembre 1988, Reagan rejeta le protectionnisme comme une forme de nationalisme à bon marché qui pouvait amener les États-Unis à traiter leurs partenaires commerciaux d’ennemis au lieu de les considérer comme des alliés. Plus encore, il mit spécifiquement en garde ses concitoyens : « Nous devrions nous méfier des démagogues qui sont prêts à déclarer une guerre commerciale contre nos amis — affaiblissant notre économie, notre sécurité nationale et le monde libre tout entier — tout en brandissant cyniquement le drapeau américain ».

Dans la perspective de Reagan, loin de considérer le commerce comme une sorte de guerre, il y voyait essentiellement une alliance économique qui devait profiter aux deux parties impliquées. Donc, pour Reagan, il ne peut y avoir que des gagnants avec le libre-échange. Tout simplement, le commerce sert à rendre le monde plus paisible et plus libre. Aussi, le Wall Street Journal affirmait avec raison l’été dernier que bien que Trump « aspire à être Ronald Reagan… sa folie tarifaire fait écho à Herbert Hoover ».

En tant qu’adepte de l’exceptionnalisme américain, Reagan croyait en la mission unique des États-Unis pour conduire le monde vers la liberté civile et religieuse. Pour Reagan, l’Amérique était toujours un phare devant éclairer le reste du monde. Aussi, il aurait vu dans « L’Amérique d’abord » de Trump un rejet évident de l’exceptionnalisme américain et de la mission morale de l’Amérique.

Par ailleurs, si la politique étrangère de Reagan était d’abord fondée sur les intérêts nationaux américains, celle-ci incluait aussi d’importantes préoccupations altruistes et humanitaires. En plus de promouvoir le libre-échange, cette politique reposait sur une politique d’immigration libérale qui donnait une priorité aux réfugiés politiques.

Toute personne cherchant à comparer Trump à un de ses prédécesseurs devait le faire plutôt avec Richard Nixon. Et ici encore, pour ne pas être injuste à l’égard de Nixon qui était un virtuose de la politique étrangère, il faudrait le faire en utilisant une version dégradée de Nixon.    

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.