La ligne rouge

ÉDITORIAL / La décision unilatérale du président Donald Trump de frapper la Syrie, trois jours après une attaque chimique contre une ville rebelle du nord-est du pays, attribuée au régime de Bachar al-Assad, constitue un virage à 180 degrés pour son administration.
Elle envoie par ricochet un message à la Corée du Nord, qui multiplie ses essais de missiles balistiques et ignore les condamnations de l'ONU.
Le tir de 59 missiles de croisière, jeudi soir, contre l'aéroport d'où auraient décollé les avions ayant mené l'attaque chimique, accentue évidemment les tensions entre les États-Unis et la Russie, allié du régime de Bachar al-Assad, qui y voit une atteinte au droit international.
Passons sur la complaisance russe face à l'attaque chimique de mardi qui a fait 86 morts, dont 27 enfants, pour dire que cette réaction très forte de l'administration Trump est en contradiction avec les positions défendues jusqu'à tout récemment par le président.
En effet, M. Trump s'est toujours prononcé contre toute intervention en Syrie.
De plus, le secrétaire d'État, Rex Tillerson, déclarait pas plus tard que la semaine dernière que l'avenir de Bachar al-Assad ne regardait que les Syriens.
Ces commentaires ont sans doute conforté le régime syrien à l'idée qu'il pouvait continuer de perpétrer des crimes de guerre en toute impunité.
En ordonnant ces frappes, le président Trump a aussi renié les conseils qu'il avait prodigués à son prédécesseur, Barack Obama, en 2013, de ne pas attaquer la Syrie à la suite de l'utilisation d'armes chimiques contre des localités tenues par des forces rebelles, en périphérie de Damas, faisant plus de 1400 morts.
Le président Barack Obama avait alors averti Bachar al-Assad qu'il venait de franchir une « ligne rouge », mais avait finalement renoncé à une attaque aérienne contre le régime.
L'impulsif président Trump a donc décidé que la ligne rouge avait été à nouveau franchie et que cette fois-ci Damas en paierait le prix; une façon de vouloir démontrer qu'au-delà des paroles il agit.
M. Trump a justifié ce revirement en affirmant que l'utilisation d'armes chimiques contre des civils innocents avait changé radicalement sa vision du régime de Bachar al-Assad, bien qu'il ne soit pas démontré à 100 pour cent qu'il est le responsable.
Il a aussi déjoué le Conseil de sécurité, qui envisageait de mener une enquête sur l'attaque chimique en vue de déterminer si le régime était bel et bien en cause.
Cela dit, cette frappe américaine soulève beaucoup d'interrogations.
D'abord au sujet de son impact sur les relations entre les États-Unis et la Russie, sur les pressions que pourrait subir l'administration Trump pour un engagement militaire plus prononcé en Syrie ou encore sur l'effet dissuasif que pourrait avoir cette attaque sur le régime de Bachar al-Assad.
La frappe américaine, survenue alors que le président chinois, Xi Jinping, était en visite officielle aux États-Unis, vise aussi à envoyer un message à la Corée du Nord; M. Trump avait avisé la Chine la semaine dernière qu'il pourrait sévir contre ce pays si elle ne le faisait pas.
La limite de l'inacceptable a été franchie depuis longtemps en Syrie et frapper un aéroport ne fera pas partir Bachar al-Assad ni ne mettra fin au calvaire du peuple syrien.
Une solution politique globale à ce conflit vieux de six ans et qui a fait au moins 460 000 morts est la seule voie.
Malheureusement, le Conseil de sécurité de l'ONU est incapable jusqu'ici de mettre fin aux hostilités en raison notamment des vétos que posent régulièrement la Russie et la Chine pour bloquer l'imposition de sanctions contre la Syrie ou empêcher que la Cour pénale internationale soit saisie des crimes qui y sont perpétrés.