La femme doit échapper à la standardisation

Il y en a tellement que ça ne me concerne plus, ces corps sculptés, ces visages lisses, ces surfaces précises et longilignes qui placardent notre quotidien visuel et auxquels nous sommes censées nous identifier, nous, les femmes, que je pourrais me considérer comme étant immunisée. (...)
Pour moi, depuis longtemps, le corps de la femme est plus beau lorsqu'il est vu de ce point de vue qui échappe à la vague immense de la standardisation. Qu'il soit mince ou gras, grand ou petit, il est d'abord et avant tout un marqueur du temps sur nos vies de femmes qui aiment, souvent trop, qui donnent, qui prennent, qui portent, qui bercent et qui s'éreintent à longueur de journée.
C'est le regard que je pose sur le mien, et sur celui de toutes les femmes que je côtoie, et qui les rend toutes belles, aussi différentes leurs corps puissent l'être. C'est un regard «féminin», qui regarde «de l'intérieur», bien loin du regard «masculin» qui observe, scrute en termes de chiffres, d'objectifs, de fermeté, de résistance. (...)
Immunisée donc, j'avançais dans le champ de pancartes, de magazines, de pubs, jusqu'à ce que je tombe sur cette affiche, immense, sur la rue King Ouest, qui annonce un super plan d'élimination du gras par le froid.
Et le chemin me semble si long à parcourir qu'il faudrait bien commencer tout de suite.
Celle-là, elle n'a pas passé... (...) Celle-là, elle montre un ventre «normal», un ventre comme le mien, comme celui de tellement de femmes qui luttent activement pour rester bien dans leur peau, même après un, deux ou trois enfants. (...)
Et ce ventre, sur l'affiche, il est agrippé par une main, celle de la femme qui le porte, dans ce geste de «mesure» que toutes les femmes font, dans leur moment de déprime, parfois tous les jours, avec plus d'insistance à certains jours du mois. (...)
Elle m'a frappé, cette image, parce que, pour la première fois, je ne pouvais plus me sentir indifférente. Ce ventre, c'était le mien! Et quand j'ai saisi que ce que l'affiche nous vendait, c'était précisément l'idée que ce ventre n'était pas acceptable, j'ai compris que la libération des femmes n'était pas achevée.
Parce que la plus grande des libérations, à mes yeux, est celle qui arrivera quand, chacune, intimement, nous cesserons de porter sur nous-mêmes un regard qui nous demande d'être ce que nous ne sommes pas.
Et le chemin me semble si long à parcourir qu'il faudrait bien commencer tout de suite. Commençons toutes ce soir. En nous regardant différemment devant ces miroirs déformants qui nous amènent à renier ces vergetures qui nous cravachent le ventre, ces seins qui tombent à force d'avoir nourri, ces rides qui creusent l'intérieur de nos joues qui ont tant pleuré toutes les pertes d'amour qui nous ont construites. Soyons féministes en nous-mêmes. Pour nos mères, nos filles et pour le bien du monde.
Nathalie Plaat
Sherbrooke