Gilles Vandal
La Tribune
Gilles Vandal

La Chine : l’art de transformer une crise en avantage

CHRONIQUE / La pandémie du coronavirus frappa la Chine de plein fouet. Pour la première fois en quatre décennies, l’économie chinoise connaissait un trimestre marqué par une contraction. Le gouvernement chinois réagit néanmoins avec une grande diligence. Le pays allait tout de même enregistrer une croissance de 1,2 % de son PIB en 2020, alors que toutes les grandes économies du reste du monde seraient en forte récession. 

Les autorités chinoises mirent au moins six semaines à déceler la nature de la nouvelle épidémie frappant la province du Hubei. Sept cas d’une pneumonie d’origine inconnue furent détectés à Wuhan entre le 8 et le 18 décembre. Et le foyer de contagion ne cessait de s’étendre. Un premier décès survint le 11 janvier 2020. Le 20 janvier, on dénombrait quelque 200 cas d’infection. C’est alors que les autorités centrales chinoises se décidèrent à intervenir.

Le président Xi fut confronté à un choix difficile : maintenir la croissance économique ou protéger la santé publique des Chinois. Il réagit alors de manière extraordinaire. Tirant des leçons de l’épidémie du SARS, il conclut que la croissance économique ne pourrait être maintenue si le pays était frappé par une grande épidémie. Il privilégia donc la lutte contre cette nouvelle menace.

Sa gestion de cette crise démontre qu’il est possible de contrôler une épidémie dans son propre pays avant qu’elle ne devienne une pandémie. Loin de nier la situation, le président chinois disparut des radars publics pendant une semaine. Alors que les médias et les réseaux sociaux chinois se demandaient où était passé leur président, ce dernier alla gérer la crise sur place à Wuhan. 

À son retour à Beijing, le président Xi mit en quarantaine toute la province d’Hubei, isolant 60 millions de Chinois du reste de la Chine, ordonnant l’arrêt des transports publics et la fermeture des autoroutes. Tous les Chinois de la province furent confinés à domicile. Il limogea les responsables locaux qui avaient cherché à dissimuler la crise. Il dépêcha ensuite des équipements et du personnel médicaux. Il fit établir d’immenses hôpitaux de campagne en quelques jours. Finalement, il imposa aussi des mesures de restriction nationales strictes pour s’assurer que l’épidémie ne s’étendrait pas au reste de la Chine.

Le recours systématique aux tests de dépistage pour tout le monde afin de détecter les personnes infectées, soumises à des consignes sévères de quarantaine, se révéla en définitive être la solution la plus pratique et la moins coûteuse pour lutter contre la propagation de l’épidémie. Les mesures mises en place furent perçues comme autoritaires en Occident. Mais les consignes étaient claires, et le président chinois savait que la population les respecterait. 

Si l’épidémie explosa et atteignit près de 83 000 cas d’infection et 4650 décès, ces derniers furent presque entièrement confinés à la province du Hubei. La Chine évita non seulement une pandémie nationale, mais l’épidémie fut enfin endiguée en mars. Les nouveaux cas provenaient essentiellement de Chinois revenant de l’étranger, à tel point que les autorités chinoises permirent un retour graduel au travail.

La stratégie de Xi s’avéra payante. D’une part, il évita que le pays soit touché par une crise plus grave de santé publique. Les pertes économiques furent lourdes, mais minimes comparativement à celles des pays occidentaux. D’autre part, la Chine allait être en mesure de produire du matériel médical pour venir en aide aux pays occidentaux du Sud qui souffrent gravement d’un manque d’équipements médicaux de base.

Lorsque l’épidémie atteignit son pic en Chine à la fin février, 760 millions de personnes étaient confinées à domicile. Alors que ces personnes vivaient sous surveillance, les entreprises ont accentué leur processus de livraison en ligne. Par exemple, les gens pouvaient commander et obtenir en 20 minutes des denrées alimentaires ou des repas des restaurants KFC. En quelques heures, ils pouvaient obtenir des vêtements. Or, Amazon en Occident met encore des jours à effectuer les mêmes livraisons.

Le commerce en ligne n’est qu’un exemple de la façon dont la Chine utilise la présente crise pour rehausser sa position internationale. Dans plusieurs domaines, elle prend une grande avance sur l’Occident en termes de logistique et d’économie numérique. La crise du coronavirus lui permet aussi de faire une importante transition vers le télétravail.

Les autorités chinoises firent toutefois plus encore. Pour mettre fin à la quarantaine, elles se montrèrent très innovatrices. Elles eurent recours au système des codes QR installé sur les téléphones intelligents. Ces codes QR comprennent le code de santé de chaque individu. Or, pour sortir, tout le monde doit porter son téléphone. La couleur affichée à l’écran du téléphone de chaque personne détermine s’il peut sortir de chez lui, prendre le métro, se rendre au travail, aller souper au restaurant, faire des courses dans les centres commerciaux, etc.

Les autorités chinoises s’appuyèrent sur la technologie des téléphones intelligents pour contrôler les déplacements des gens et freiner la propagation du coronavirus. En trois mois, le système fut installé partout en Chine. Beijing put alors lever graduellement les mesures de verrouillage touchant le pays.

Ainsi, au nom de la santé publique, la Chine vient d’entrer dans un nouveau système du « Big Brother ». Les codes QR font dorénavant partie d’un système de contrôle régissant la vie quotidienne des gens. Faisant fi des libertés individuelles, l’État chinois a augmenté sa capacité de contrôle de sa population. Le virage numérique marqué par l’achat en ligne et le recours aux codes QR démontre comment les autorités chinoises ont cherché à transformer la présente crise en avantage économique et politique. Ce virage numérique chinois est un prélude du monde de demain reposant de plus en plus sur l’intelligence artificielle.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.