Ensaf Haidar

Justin Trudeau et Raif Badawi : des paroles aux actes

Enfin, le premier ministre Justin Trudeau s’est décidé à prendre son téléphone pour en faire bon usage et attirer l’attention du roi Salmane d’Arabie saoudite sur la situation dramatique de Raif Badawi. Il était temps! Voilà l’information pilotée depuis le bureau du premier ministre qui a largement circulé dans les médias. Bien. Comment a réagi le roi? Surtout, va-t-il libérer le jeune blogueur emprisonné? (...) À vrai dire, Ensaf Haidar, l’épouse du blogueur emprisonné ignore tout des échanges entre les deux souverains. Personne du cabinet du premier ministre n’a cru bon de faire un suivi auprès d’elle pour l’entretenir de la nature des discussions et l’informer des démarches à venir. C’est à croire que Justin Trudeau était davantage préoccupé par sa propre communication que pour rassurer la famille Badawi-Haidar qui attend patiemment un geste de bonne volonté de sa part depuis longtemps. C’est à se demander, d’ailleurs, si tout ce boucan médiatique n’est pas qu’un simple exercice de relation publique? (...)

L’ironie, vous voulez la connaître? Devant les députés français le 17 avril dernier, Justin Trudeau a célébré les Lumières, a rappelé l’importance de la liberté et son engagement en faveur de l’égalité des sexes, a insisté sur la responsabilité des États à accueillir les plus fragiles d’entre nous et a défendu avec force sa vision « progressiste » de l’environnement et du commerce. Le même jour, à Ottawa, j’accompagnais au parlement Ensaf Haidar venue rappeler ses deux demandes à l’endroit du gouvernement Trudeau : une citoyenneté honorifique canadienne pour celui qui a dénoncé, à visage découvert, les excès du dogmatisme du wahhabisme et une accélération des procédures de citoyenneté pour elle et ses enfants. Jusque-là, ces deux requêtes sont restées lettre morte. Ce jour-là, personne du gouvernement n’a accepté de recevoir Ensaf Haidar malgré notre insistance. Heureusement qu’elle a pu compter sur le soutien ferme de Martine Ouellet du Bloc québécois et de Thomas Mulcair du NPD et de leurs formations politiques.

Nous aurions pu penser que ces deux demandes ne sont que de simples formalités. Nous aurions espéré que le Canada accueille ces doléances sans jeu ni dérobade et offre à la famille les deux fameux sésames pour que chacun de ses membres puisse envisager son avenir un peu plus sereinement qu’il ne l’a été jusque-là avec les péripéties de la prison, de la persécution et de l’exil. (...) Pour être pris au sérieux, Justin Trudeau sait pertinemment ce qu’il doit faire : accorder la nationalité honorifique au prix Sakharov 2015. Ce geste ne dépend que de lui, de lui seul et de personne d’autre. (...)

Djemila Benhabib
Écrivaine et coordonnatrice de la campagne internationale pour la libération de Raif Badawi