La prison de Guantanamo à Cuba, en 2006.

Justice a été rendue

ÉDITORIAL / La décision du gouvernement Trudeau de verser une compensation de 10,5 millions $ à l'ex-enfant-soldat Omar Khadr, qui a passé une dizaine d'années à l'infâme prison de Guantanamo, ne fera jamais l'unanimité chez les Canadiens, mais répare néanmoins une grande injustice.
Car, ce faisant, le gouvernement fédéral reconnaît - sur le tard - ne pas avoir respecté les droits constitutionnels de ce citoyen canadien et avoir failli à ses obligations internationales en matière de droits de la personne, comme l'avait statué à deux reprises la Cour suprême du Canada.
Il met aussi fin à une poursuite de 20 millions $ intentée par les avocats de Khadr en 2014.
La cour avait estimé que les interrogatoires auxquels avaient participé des agents du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) en 2003 et 2004 à la prison de Guantanamo contrevenaient « aux normes canadiennes les plus élémentaires quant aux traitements à accorder aux suspects adolescents détenus ».
L'initiative fédérale est toutefois loin de passer comme lettre à la poste.
Un sondage de l'Institut Angus Reid indique en effet que 71 pour cent des Canadiens estiment qu'Ottawa aurait dû laisser les tribunaux déterminer si Omar Khadr a été emprisonné injustement. De plus, 64 pour cent pensent que ce natif de Toronto représente toujours « une potentielle menace radicale »...
Le cas d'Omar Khadr est certes complexe et recèle des zones d'ombres, mais il faut rappeler qu'il a été entraîné dans l'horreur par son propre père alors qu'il n'était encore qu'un enfant.
À titre d'enfant-soldat, il aurait dû bénéficier de la protection de son gouvernement et être traité en vertu de la Convention relative aux droits des enfants des Nations unies, ratifiée par le Canada, qui stipule que les mineurs engagés dans des conflits armés doivent être considérés comme des victimes.
Le jeune homme aujourd'hui âgé de 30 ans aurait été amené par son propre père à suivre un entraînement militaire avec Al-Qaïda au Pakistan alors qu'il n'avait que 11 ans.
Il s'est retrouvé en Afghanistan où, en 2002, à l'âge de 15 ans, il a été fait prisonnier à l'issue d'un affrontement avec les forces américaines et accusé d'avoir tué un militaire avec une grenade.
Transféré à la prison de Guantanamo pour militants et terroristes islamistes, il a été traité comme un détenu adulte, soumis à des interrogatoires musclés, privé de garanties juridiques et jugé par des militaires.
Après avoir maintenu son innocence, Khadr a plaidé coupable en 2010 à des accusations de meurtre et de soutien au terrorisme contre la promesse de sortir de Guantanamo et de rentrer au Canada, où il a été transféré en 2012 et est resté incarcéré jusqu'en 2015.
Pendant ses années de détention à Guantanamo, tant le gouvernement libéral de Paul Martin (2003-2006) que celui des conservateurs de Stephen Harper (2006-2015) ne lui ont pas accordé la protection à laquelle il avait droit en tant que citoyen canadien, ni tenu compte de son statut d'enfant-soldat emprisonné dans une zone de non-droit.
Ils se sont faits ainsi complices du traitement brutal imposé à Omar Khadr par les États-Unis. Il est d'ailleurs honteux que les conservateurs affirment encore aujourd'hui que ce jeune homme est un terroriste qui devrait être en prison.
C'est grâce à la ténacité de son avocat Dennis Edney et à son propre courage que ce jeune homme a pu s'en sortir et peut aujourd'hui refaire sa vie.
Les Canadiens ont certes le droit d'être en désaccord avec la compensation versée à M. Khadr et les excuses du gouvernement Trudeau, mais celui-ci vient de réparer enfin les torts inqualifiables qu'a subis ce citoyen canadien.
Malgré son passé trouble, celui-ci mérite notre compassion.