De tous les candidats démocrates, Joe Biden est l’adversaire que Trump et ses conseillers craignent le plus pour la présidentielle de 2020. Devant un millier de militants, samedi, celui qui a été élu six fois sénateur du Delaware et deux fois vice-président des États-Unis a commis un lapsus laissant suggérer qu’il est à la veille d’annoncer sa candidature.

Joe Biden comme antidote au syndrome McGovern

CHRONIQUE / À la suite des élections de mi-mandat, les démocrates salivent. Le nombre de candidats se présentant à la présidentielle de 2020 se multiplie à un rythme effréné. Tous les candidats démocrates sont déterminés à limiter Donald Trump à un seul mandat. Plus encore, ils croient tous que la victoire est dans le sac.

Pourtant, les derniers sondages annoncent que la lutte pourrait être plus serrée qu’anticipé. Trump bénéficie d’une très solide base avec le soutien de 41 % de l’électorat. Pas moins de 88 % des républicains, en dépit des inepties et des turpitudes du président, seraient inconditionnellement pro-Trump. La victoire démocrate est loin d’être acquise.

Donald Trump est peut-être erratique dans sa gestion quotidienne de l’administration américaine, mais il n’est pas stupide. N’ayant pas cessé d’être en campagne électorale depuis qu’il est devenu président, il comprend très bien l’humeur électorale américaine.

En 2016, la stratégie électorale de Trump consistait à apeurer ses concitoyens blancs sur les dangers de l’immigration. Il a déjà annoncé sa cible de prédilection pour l’élection de 2020 : réveiller la phobie américaine concernant le socialisme. Sa stratégie va consister à marteler dans l’esprit de l’électorat américain que le parti démocrate et ses différents candidats sont de dangereux socialistes qui veulent imposer des politiques allant aux antipodes des valeurs américaines.

Comme les différents candidats démocrates croient plus ou moins qu’il ne reste qu’à cueillir la présidence comme un fruit mûr, ils rivalisent donc pour être le candidat chanceux que leur parti désignera. Ils carburent donc presque tous à gauche. De Bernie Sanders à Beto O’Rouke en passant par Kamala Harris ou Elizabeth Warren, ils sont engagés dans une lutte féroce pour obtenir le soutien des éléments les plus progressistes de l’électorat américain. Ce faisant, ils jouent le jeu de Donald Trump.

Les démocrates devraient se rappeler 1972. Dans la foulée de l’intensification de la guerre du Vietnam et des grandes manifestations pacifiques du début des années 1970, les démocrates croyaient la victoire à portée de main. D’ailleurs, les stratèges républicains et l’équipe Nixon le croyaient aussi. Pour parer à cette victoire éventuelle, Nixon s’était lancé dans une stratégie électorale douteuse qui mena au Watergate. Le parti démocrate, quant à lui, connut une effervescence électorale marquée par un grand virage à gauche. En conséquence, le sénateur George McGovern, renommé pour ses positions très progressistes, l’emporta contre le sénateur Edmund Muskie, un candidat plus modéré.

Or l’élection présidentielle de 1972 fut un désastre pour les démocrates. Le parti connut la pire défaite de son histoire. Nixon l'emporta dans 49 des 50 États. Depuis, le parti démocrate cherche à éviter le syndrome de McGovern, soit de ne pas prendre un virage trop à gauche.

Heureusement, le parti démocrate possède en 2020 un antidote au syndrome McGovern, et il s’appelle Joe Biden. Loin d’être un démocrate conservateur, Biden fit partie durant sa longue carrière politique de l’aile libérale et progressiste de son parti. Toutefois, il est aussi connu pour sa pragmatique politique, sa civilité, sa franchise et sa tendance à rechercher des compromis.

Élu six fois sénateur du Delaware et deux fois vice-président des États-Unis, Biden possède plus que tout autre candidat une vaste connaissance du système politique américain. Dans un duel entre Biden et Trump, les électeurs américains seraient confrontés à un véritable choix. Trump ne pourrait pas diaboliser Biden comme il l’a fait avec Hillary Clinton en 2016 ou le caricaturer comme il le fait avec Mme Warren.

Biden possède un autre avantage. Il est originaire de Scranton en Pennsylvanie. Ayant courtisé durant sa longue carrière politique la classe ouvrière blanche, Biden fait partie des « meubles de la région ». Il est d’ailleurs surnommé « Joe de la classe moyenne » ou simplement « Oncle Joe ». Comme il est resté simple et facile d’accès, les gens l’abordent tout bonnement en l’appelant Joe.

Enraciné culturellement dans l’électorat blanc du Midwest américain, Biden sait comment parler le langage des électeurs blancs de cette région qui ont voté pour Trump en 2016. Ses longs combats pour défendre les droits des ouvriers et sa promotion d’un salaire à 15 dollars ne peuvent que plaire à cet électorat. Il est donc capable de concurrencer Trump dans cette frange particulière de l’électorat américain.

Une large majorité des démocrates et des électeurs sans affiliation politique désirent voir Biden se lancer dans la course pour l’obtention de l’investiture démocrate. De nombreux républicains souhaitent aussi le voir poser sa candidature. Même s’il n’a toujours pas annoncé sa candidature, Biden arrive encore largement en tête de liste selon les derniers sondages.

La longue carrière politique de Biden n’est pas blanche comme neige. Il est le premier à admettre qu’il a commis des erreurs et à s’en excuser. Par exemple, il reconnaît ne pas s’être montré assez empathique en 1991 vis-à-vis Anita Hill qui accusait Clarence Thomas, juge à la Cour suprême, de harcèlement sexuel.

D’ailleurs, à cause de sa grande franchise, il était décrit par certains observateurs comme une machine à gaffe. Mais face à un menteur invétéré comme Trump, cette franchise peut représenter, non un défaut, même une grande qualité.

De tous les candidats démocrates, Biden est l’adversaire que Trump et ses conseillers craignent le plus. Dans la prochaine année, les démocrates auront un choix important à faire : voter avec leur cœur en prenant un virage à gauche ou éviter le syndrome McGovern en appuyant Joe Biden.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.