Je suis Mont Orford et je n’appartiens à personne

M. le préfet de la MRC Memphrémagog,

Je suis une montagne parmi d’autres. Je ne vous appartiens pas. Je n’appartiens à personne.

Je suis nature, par définition non appropriable.

Je suis aussi parc national. Un statut que votre gouvernement m’a décerné, il y a presque 100 ans. Un rare privilège accordé à peu d’espaces au Québec et qui vient avec une garantie de respect de mon intégrité et de mon accessibilité à tous. Je suis disponible à tout le monde, jeunes et moins jeunes, de toutes les classes sociales et je dois le rester, et ce, en tout temps. 

Je ne suis pas une marchandise que l’on peut donner au plus offrant. Je ne pourrai jamais l’être. Votre gouvernement a dû corriger cette erreur il y a 10 ans, à la demande de ceux qui l’avaient élu. Ils n’accepteront pas davantage que l’on cherche à tirer profit de moi au-delà de ce que la loi a prévu pour garantir à tous de bénéficier de ce que je peux offrir.

Soyez conscient de ce je représente pour ceux qui dépendent de moi pour leur bien-être. Je suis pour eux, l’ivresse du grand air, une question de santé, de pur bonheur, de liberté, un hymne à la vie… 

Dans leurs regards renouvelés, je deviens une œuvre d’art. Devenu œuvre d’art, j’appelle leur respect et je réponds à leurs besoins.

Vous ne les connaissez manifestement pas. La marche en montagne est pour eux, un des exercices physiques les plus accessibles, les moins coûteux, pouvant se faire avec peu d’équipement, et ce, à tout moment de la journée et de l’année. 

Les randonneurs ou raquetteurs, tout comme les skieurs, éprouvent ce besoin de jouer dehors avec cette lumière dans les yeux et les fourmis dans les jambes. Que ce soit le temps d’une montée ou d’une descente ou pour emprunter de plus longs parcours. Sous le charme des quatre saisons, j’aiguise leurs habiletés, agilités et stimule tous leurs sens. 

Je le sais, parce que j’y suis à chaque fois.

J’ai vu des milliers de marcheurs venir à ma rencontre, jeter leur regard dans le lointain du haut de mes 853 mètres, contempler un levé de pleine lune ou simplement quand le besoin se fait sentir et non à la discrétion des gestionnaires de la station de ski, comme le mentionne leur site internet. 

J’entends la colère de ceux et celles que vous brimez dans leur droit d’accès. 

J’ai vu vos préposés renvoyer les gens en raquettes l’hiver en dehors des heures d’ouverture de la station, leur interdire l’accès prétextant qu’ils abîmeraient les pistes, alors que c’est bien peu de traces à côté de celles laissées par les skis alpins, snow-boards, motoneiges et surtout les 12 tonnes d’une dameuse… Ces mêmes préposés, quelques mois plus tard, refusaient encore l’accès aux marcheurs, cette fois sous prétexte d’érosion causée par leurs bottes ou que les terrains mouillés et boueux posaient des risques à leur santé…

Je le sais, parce que j’y étais encore une fois.

Par contre, je ne me rappelle pas, monsieur le préfet, vous avoir vu monter ni en raquette, ni en botte de marche.

Sinon, vous sauriez que marcher sur mes flancs et mes crêtes implique que les sentiers peuvent être parfois rocheux, escarpés, boueux et mouillés, que les parcours présentent des dénivelés positifs et négatifs, sur des surfaces de neige, de glace ou de roche et dans des températures et conditions météorologiques variant de froides, à chaudes, à humides, à venteuses… Ces conditions font parties de ce que je suis. Les randonneurs les connaissent et s’y adaptent. 

Prendre prétexte de ces réalités pour contrôler l’accès à la montagne est hypocrite. Le plus frustrant pour les marcheurs, est qu’ils sont dans leurs droits, contrairement à ce que vous cherchez à leur imposer. 

Je le répète, car vous l’avez clairement oublié, je suis aussi un parc national. 

Au mépris de vos obligations de préserver le paysage, comme il se doit dans tout parc national, vous avez érigé des clôtures dignes de « Jurassique parc » pour diriger dans un entonnoir ces mêmes randonneurs et ce, dans le seul but de les tarifier doublement. Ces mêmes clôtures vous permettront également, comme il est mentionné sur le site du Mont-Orford, de cadenasser la montagne afin de restreindre l’accès des marcheurs à la montagne sept mois sur 12. Oui, sept mois sur 12, alors que la majorité d’entre eux ont payé à la SÉPAQ, pour un accès au parc national de 12 mois « garantie » par la loi. 

Je suis choqué. Pour ma part, ce n’est rien de moins qu’une appropriation de ma nature. La violation de l’accès à un patrimoine commun qui sort à peine d’une lutte pour résister à la privatisation. 

Privatiser ou fermer l’accès plus de la moitié de l’année est tout aussi condamnable.

Vous avez sans doute fait de bons coups dans votre vie, M. le préfet, mais celui que vous tramez depuis des mois dans votre agenda secret, soit de chercher à rentabiliser vos investissements sur les dos des randonneurs qui n’engendrent aucuns frais significatifs, est tout simplement un coup bas qui vous déshonore.

Il semble y avoir une chose qui vous a échappé. Vous connaissiez le contexte en acceptant de devenir locataire d’équipements de ski et de golf, contexte que vous avez toutefois délibérément ignoré, soit celui de vous trouver en plein cœur d’un parc national, par définition accessible à tous. Votre mandat n’était que de gérer ces installations, ce qui commandait de planifier prudemment vos investissements, plutôt que de dépenser 11 millions de dollars et tenter par la suite d’en refiler la facture à tous ceux et celles qui pouvaient se présenter devant vos nouvelles clôtures.

Vos interdits castrant et infantilisant ont réveillé la colère de plus de 17 000 personnes par le biais d’une pétition. C’est un cri du cœur! L’avez-vous entendu?

Je trouve déplorable de voir que toutes ces personnes doivent se battre à nouveau pour moi, pour un accès à ma nature. Ils ne comprennent tout simplement pas comment vous tous, qui avez été élus, avez présumé que votre mandat impliquait de réduire l’accès à la montagne. Cela n’a jamais été annoncé lors de vos élections, mais si je me fie à ce que j’entends en montagne, soyez certain que vous porterez les stigmates qu’auront laissé vos décisions.

Je suis Mont Orford et je n’appartiens à personne. 

Marie-Josée Savard
Orford