Mylène Rioux, directrice générale du Centre d’éducation populaire de l’Estrie (CEP)

Je suis femme de mots

POINT DE VUE / Lors de leur coquetel dînatoire annuel, les gens de la Société nationale de l’Estrie ont remis à Mylène Rioux le Prix Jacques-Poisson 2018. Cet honneur, à la mémoire du défunt président du Mouvement estrien pour le français, vise à souligner l’apport d’un organisme ou d’une personne à la défense et à la promotion de la langue française chez nous. Directrice générale du Centre d’éducation populaire de l’Estrie (CEP), ce prix lui a été décerné pour sa participation au développement global des communautés, dont celles issues de l’immigration, en plus d’offrir des programmes de qualité en matière d’alphabétisation et d’alpha-francisation. Pour remercier les membres du jury et de la Société nationale qui a pour mandat de valoriser la langue française et la culture québécoise en général, la récipiendaire a offert aux convives un texte percutant. Sylvie L. Bergeron a transmis ce texte à La Tribune, que nous reproduisons dans nos pages.

Parce que je suis d’abord une petite fille de campagne, née au fond d’un rang.

Fille de bois, de jardin, de fermette.

Petite fille qui trouvait donc la bibliothèque du village dégarnie et ennuyante.

La fille d’un père souverainiste, il faut bien l’admettre, dans une maison où la survie de la langue, la culture, l’héritage, l’Histoire avec un grand H étaient des sujets de conversation devenus communs, surtout les soirs de gin dans l’eau chaude. 

La petite fille de campagne a ardemment souhaité devenir une femme de ville. Pas question pour elle de se terrer dans son rang. Pas question pour elle de ne pas faire preuve d’ouverture. Pas question pour elle de ne pas voir plus loin que le Bas-St-Laurent.

Elle est donc venue dans le grand Sherbrooke pour étudier la littérature d’un peu partout, mais elle a toujours gardé sa préférence bien marquée pour la littérature québécoise.

Elle est aujourd’hui devenue femme du monde et au CEP de l’Estrie, elle alphabétise, francise, défend des gens aux mille couleurs, aux mille visages, aux mille langues, et ce, jour après jour.

Une femme qui voit tout ce beau monde comme des maillons de la chaîne de notre langue française, comme des ajouts qui viennent se greffer à notre toile, la colorer, mais sans jamais la recouvrir.

Une femme qui a eu envie que ces belles personnes partagent leurs histoires avec des écrivains estriens le temps de deux livres, Porte-Voix et Parallèles.

Une femme qui se casse la tête avec une équipe sensationnelle pour aider le mieux possible ces individus à apprendre notre langue pour qu’on puisse ensemble discuter, échanger, se comprendre, se connaitre. Parce que la connaissance de l’autre passe par la communication. Que la tombée des préjugés passe par la connaissance. Et que la langue est le véhicule idéal pour arriver à tout cela.

Je suis femme de mots, descendante de francophones minoritaires, ma langue comme un héritage essentiel, un incontournable. Chaque jour, je défends certaines minorités. Mais toujours en me rappelant la mienne. La mienne pour qui, souvent, j’ai peur. 

Parce que la mienne s’oublie parfois tellement elle est ouverte, généreuse, tellement elle a peur de déplaire, peur, justement, de prendre sa place. 

Ma minorité. Menacée. 

Mais moi, je suis faite forte. La défense et la valorisation de la langue française sont comme un réflexe, inné. Jamais comme une obligation. Je suis née pour la lutte. Elle m’est naturelle. Je n’ai pas peur. Je ne suis pas née pour l’oubli.  

Je suis femme d’ouverture, mais qui toujours se rappelle d’où elle vient. 

Je suis femme de mots. Parce qu’un mot vaut mille images. Et non le contraire.

Parce que les mots me permettent de débattre, de défendre, d’affirmer. Et que ma langue a les subtilités, les sonorités et tous les mots, même les plus gros, dont je peux rêver pour le faire. 

Je suis femme du monde. Et je l’aime mon monde. Ainsi ce soir, je me permets de dire merci à ceux et celles qui font en sorte que chaque jour je suis debout pour la langue française : mes parents, mes ami.es, mes collègues de travail (qui sont, il faut l’avouer, bien plus patientes que moi pour transmettre les mots, les sons et les syllabes). Mes enfants aussi. Qui me font le plus beau cadeau du monde en lisant un livre, chaque soir, avant d’aller au lit.  

Je suis femme de mots. À un point tel que je partage mon quotidien avec un poète. Poète de ma vie qui lui aussi, par son art, tient bon, défend et valorise la langue française, peut-être bien plus que moi encore. De plus belle façon, du moins.  

Je suis femme de mots. Pourtant les mots déguerpissent. Quand je veux exprimer de la reconnaissance, de la joie, du bonheur. 

Ainsi ce soir les mots me manquent pour vous remercier de l’honneur que vous me faites en me remettant ce prix. Merci aux membres du jury de m’avoir choisie. Merci à la Société nationale de l’Estrie pour cette belle soirée.  

 Jamais je n’aurais pensé recevoir un prix pour avoir fait quelque chose que je fais naturellement…  

Mais cette attention me touche. Et surtout… Elle me rappelle que je ne suis pas seule…