« J’ai mon quota »

ÉDITORIAL / Le personnel infirmier est à bout de souffle. Jeudi dernier, plusieurs infirmières se sont d’ailleurs présentées devant le conseil d’administration du CIUSSS de l’Estrie-CHUS pour clamer leur ras-le-bol. Obligées d’effectuer régulièrement des heures supplémentaires pour pallier les pénuries de personnel, elles se disent au bord de l’épuisement.

Pendant ce temps, des groupes de médecins pressent leurs confrères de renoncer à leur augmentation de salaire pour favoriser l’engagement de nouvelles infirmières. À l’évidence même, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans le système de santé au Québec.

Il y a quelques semaines, une infirmière avait dénoncé sur les réseaux sociaux ses piètres conditions de travail. Une rencontre entre les représentants syndicaux et le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, avait laissé entrevoir une faible lueur d’espoir. La sortie des infirmières en région confirme que le malaise est généralisé et que la situation ne s’améliorera pas si facilement.

L’imposition d’heures supplémentaires obligatoires semble poser particulièrement problème. Par exemple, il est facile de comprendre le désarroi d’une jeune mère de famille qui se voit obliger de prolonger son quart de travail. Celle-ci se trouve alors à devoir jongler avec des questions de logistique familiale. Qui va s’occuper de faire manger les enfants, de les amener à l’école ou de les récupérer à la fin de la journée?

En milieu hospitalier, des situations d’urgence peuvent survenir à tout moment et forcer à l’occasion le personnel à effectuer des heures supplémentaires. Une fois à l’occasion, c’est certes contrariant, mais les infirmières vont généralement s’y plier de bon cœur afin d’assurer la qualité des soins et prêter main-forte à leurs collègues. Quand l’exception devient la règle et que les heures supplémentaires servent à combler les trous quotidiens d’une gestion anémique, la marmite explose.

Une conflagration menace même d’éclater lorsque l’administration rajoute une note de service pour menacer le personnel de « possibles sanctions disciplinaires » en cas de refus. L’employeur aura beau soutenir que les heures supplémentaires ne sont pas acceptables à ses yeux et que sa note de service se voulait d’abord une mesure « proactive et préventive », personne n’est dupe.

Pendant ce temps, des groupes de médecins exhortent courageusement leurs collègues à renoncer aux augmentations salariales consenties par Québec. L’entente conclue avec le gouvernement va procurer une hausse de près de 15 % d’ici 2023 aux omnipraticiens et de 11 % aux spécialistes. Ceux-ci toucheront aussi des sommes non récurrentes totalisant 1,5 milliard en dix ans. Les 10 000 médecins spécialistes vont ainsi gagner en moyenne 380 863 $, soit 15 % de plus que leurs confrères de l’Ontario.

Pour les spécialistes, il s’agit de tout un revirement. De moins bien payés au pays en 2003, ils deviendront quasiment les mieux rémunérés en 2018. Selon le Regroupement des omnipraticiens pour une médecine engagée, Québec et les fédérations de médecins devraient renégocier ces hausses salariales. En lieu et place, il suggère de récupérer l’argent pour améliorer le système de santé et notamment engager plus d’infirmières. La rémunération des spécialistes serait gelée et celle des omnipraticiens limitée à l’inflation. Voilà une suggestion sensée!

Le gouvernement de Philippe Couillard se doit d’agir vite. En cette année électorale, il appert que la hausse de salaire dont profiteront ses collègues médecins ne passe pas dans la population. Invités à se serrer la ceinture depuis plusieurs années déjà, les Québécois ne digèrent tout simplement pas les hausses accordées à des médecins déjà grassement payés.