Inconcevable

ÉDITORIAL / Comment peut-on demander à une personne âgée, souffrante et à mobilité réduite de quitter son lit d'hôpital au petit matin sous prétexte qu'elle risque de contracter la grippe et qu'il faut libérer un lit?
La triste expérience vécue par Roger Rhéaume, âgé de 78 ans, aux petites heures samedi matin au CHUS Hôtel-Dieu, soulève cette question et bien d'autres relativement à la gestion des soins de santé et au manque de ressources dans les établissements.
M. Rhéaume était arrivé par ambulance vendredi soir à l'Hôtel-Dieu en raison d'une inflammation de la jambe qui lui causait de fortes douleurs. Selon ses dires, on lui a administré de la cortisone et un médicament pour dormir avant qu'il se fasse réveiller à 1h du matin et soit informé qu'il devait quitter l'hôpital.
Dans une entrevue à La Tribune, il a soutenu qu'on voulait lui appeler un taxi, même dans sa condition, mais qu'il a heureusement pu compter sur un proche pour aller le chercher à l'hôpital et le reconduire chez lui.
Tout cela ne change rien au fait que cet homme corpulent, diabétique et qui a de la difficulté à se déplacer méritait davantage de considération et de compassion de la part des professionnels de la santé.
Lui aurait-on quand même donné son congé en pleine nuit s'il n'avait pas eu quelqu'un pour venir le chercher?
Il n'est pas question ici de se faire gérant d'estrade, mais en quoi le fait de permettre au patient de compléter sa nuit de sommeil à l'hôpital aurait-il aggravé les débordements avec lesquels le CIUSSS de l'Estrie-CHUS est aux prises depuis quelques semaines?
A-t-on évalué le degré d'autonomie de M. Rhéaume et les risques que pouvait représenter son retour à domicile?
Cette période-ci de l'année est très achalandée dans le réseau de la santé : ici comme ailleurs, les centres hospitaliers doivent mettre en place des mesures temporaires pour répondre à la forte affluence dans les salles d'urgence.
La semaine dernière, 75 lits de débordement répartis dans 12 CHSLD et dans deux ressources non institutionnelles sur le territoire du CIUSSS de l'Estrie-CHUS ont été ouverts, en plus de 63 autres lits de débordement de courte durée rendus accessibles dans des hôpitaux de la région afin de permettre des hospitalisations urgentes au site Fleurimont et à l'Hôtel-Dieu.
Visiblement, on peine à répondre à la demande.
Les syndicats du personnel hospitalier dénoncent avec raison cette situation qui, aux yeux du public, donne l'impression que notre système de santé déjà surchargé est à bout de ressources et déshumanisé.
Pour le président du Conseil pour la protection des malades, Paul Brunet, « c'est honteux tant de la part du professionnel de la santé que de l'administration; il y a un code de déontologie où on s'engage à respecter l'intégrité du patient ».
« On ne réveille pas une personne, âgée de surcroît, en pleine nuit pour libérer un lit; ça m'indigne et je rejette cette barbarie! » lance-t-il.
Le personnel hospitalier fait sans doute le maximum pour maintenir le navire à flot, mais, visiblement, le réseau peine à suivre l'évolution démographique de la société québécoise et à adapter l'organisation des soins à une clientèle vieillissante, en perte d'autonomie.
Le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, répète que le futur réseau de 50 supercliniques au Québec va permettre de désengorger les urgences en étant accessible les soirs et les week-ends.
Les Québécois ne demandent qu'à le croire. Mais, pour l'heure, la situation est intenable et prête à des situations aberrantes comme celle qu'a vécue M. Rhéaume.