Réjean Ducharme a entre autres publié la pièce de théâtre Ha ha!

Incognito

ÉDITORIAL / Célèbre écrivain québécois, Réjean Ducharme est décédé la semaine dernière. L'homme a fui les projecteurs jusqu'à sa mort. À une époque où plusieurs cherchent à s'afficher publiquement par tous les moyens, lui a plutôt choisi de demeurer dans l'ombre. Sa volonté inébranlable de passer incognito porte à réfléchir sur cette mode actuelle de se mettre en vedette.
Réjean Ducharme
En 1966, il signe son premier roman à l'âge de 24 ans. L'avalée des avalés connaît un succès inespéré. Saluée par la critique française, l'oeuvre se retrouve finaliste pour le prix Goncourt. En 50 ans, il publiera neuf romans et cinq pièces de théâtre, en plus de scénariser deux films, dont Les bons débarras, et d'écrire les paroles d'une quarantaine de chansons.
Malgré le succès de ses créations, Réjean Ducharme refusera systématiquement d'apparaître en public. Outre quelques brèves et rares entrevues en début de carrière, il déclinera toutes les invitations. « Je ne veux pas que l'on fasse de liens entre moi et mon roman », avait-il confié à un Gérald Godin. Il demandera même à ses proches de se taire à son sujet.
Il pousse son désir d'anonymat jusqu'à s'opposer à toute photographie, même par ses proches. Seule exception, un cliché capté dans la jeune quarantaine par sa compagne Claire Richard et dont les médias doivent encore se contenter. D'ailleurs, les photographes respecteront sa volonté en ne faisant pas le pied de grue devant sa résidence, dont l'adresse était pourtant connue. Mais cela n'explique pas tout. Le personnage se déguisait-il pour aller au restaurant et au cinéma, où encore à des spectacles? N'a-t-il jamais assisté à un show de son ami Robert Charlebois, qui a fait des succès de ses créations, dont Mon pays? Charlebois, semble-t-il, lui fredonnait ses chansons au téléphone pour obtenir son approbation avant d'endisquer.
Réjean Ducharme n'aura pas droit à un hommage national. Sa famille a refusé toute commémoration, un signe de respect envers le défunt et son désir de « vivre hors du regard public ». Directeur de la maison d'édition Gallimard au Québec, Rolf Puls n'a même jamais rencontré son célèbre client. À son avis, Ducharme était avant tout désireux de préserver sa liberté.
Cet exemple extrême tranche évidemment avec notre époque où les médias sociaux permettent aujourd'hui à quiconque d'occuper l'espace public. Spécialiste de l'image de marque à l'Université de Sherbrooke, le professeur de communication marketing Marc D. David convient que la mode actuelle correspond au besoin de se faire connaître. C'est ultimement, dit-il, une façon d'exister sur la place publique.
« La technologie actuelle, c'est une extension d'une volonté, dans certains cas très narcissique, de gens qui ont besoin de s'exposer à tout bout de champ et à tout propos, sans nécessairement avoir de contenu », déclare-t-il. L'universitaire n'ira pas jusqu'à faire référence au président américain, mais comment ne pas y songer? Historiquement, ajoute-t-il, la majorité des gens demeurait anonyme.
« Nous assistons à une époque narcissique, estime-t-il, où c'est la représentation de soi et même la mise en scène de soi à travers des outils de mise en commun qui prévaut. »
Marc D. David répète les messages de prudence, convenant que les utilisateurs ne mesurent pas la portée de leur choix de livrer en pâture ce qui devrait plutôt demeurer caché. L'exemple de Réjean Ducharme, juge-t-il, est à suivre, parce que c'est d'abord « son oeuvre qui parle ».
À contre-courant, Réjean Ducharme a choisi l'anonymat. Il y a conservé sa liberté.