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«À l’émission <em>Tout le monde en parle</em>, Éric Duhaime a exprimé à Laurence Jalbert sa stupéfaction qu’une femme comme ELLE, avec sa force et sa notoriété, avait vécu de la violence conjugale», écrit Isabelle Morin qui a réagi à cette affirmation. 
«À l’émission <em>Tout le monde en parle</em>, Éric Duhaime a exprimé à Laurence Jalbert sa stupéfaction qu’une femme comme ELLE, avec sa force et sa notoriété, avait vécu de la violence conjugale», écrit Isabelle Morin qui a réagi à cette affirmation. 

Illégitimes victimes

Isabelle Morin
Isabelle Morin
Québec
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POINT DE VUE / Ce texte sera intimiste comme un voile levé sur une partie intime de ma vie. Je ne souhaite pas être une porte-parole d’un mouvement, mais j’aspire à porter une parole qui a du sens pour celles et ceux qui liront mes mots et pour qui certains maux n’ont pas de sens.

J’avais 14 ans, adolescente dans une école secondaire publique. Il a tissé brillamment sa toile autour de moi, comme un habile séducteur, charmeur, manipulateur. C’était mon professeur, j’étais une étudiante. Il m’a agressée et harcelée sexuellement. J’ai paniqué, j’ai consulté la psychologue de l’école, j’ai dénoncé. Catapultée dans une démarche judiciaire qui allait trop vite pour la jeune fille que j’étais, je me suis affirmée pour qu’on respecte mon rythme, car je devais avouer à mes parents cette situation qui grugeait mon ventre. Il a été arrêté, menotté et devant la cour, j’ai gagné. Devant mon miroir, moi face à moi, je me sentais coupable.

Dimanche le 25 avril sur les ondes de la télévision de Radio-Canada à l’émission Tout le monde en parle, Éric Duhaime a exprimé à Laurence Jalbert sa stupéfaction qu’une femme comme ELLE, avec sa force et sa notoriété, avait vécu de la violence conjugale. Cette affirmation qui peut sembler anodine n’en est pourtant pas une! Elle donne l’illusion qu’il y a deux types de victimes. Les victimes légitimes représentées par des femmes fragiles, dociles, vulnérables, naïves. Et il y a des victimes illégitimes soit les femmes fortes et de caractère pour qui, être victimes de violence conjugale ou d’agression sexuelle est impossible.

À 14 ans, j’étais cette adolescente forte, futée, caractérielle, combative, grande gueule, voire arrogante, à l’occasion. Lorsqu’il a quitté l’école menottes aux mains plusieurs sont venus me voir pour me demander si j’avais des informations et jamais, jamais personne ne s’est douté que cette fille c’était moi. Et lorsque certains l’ont su, tous étaient aussi stupéfaits que j’étais la fille, la fameuse victime et combien de fois ai-je entendu « toi, impossible, tu es tellement forte! » Au début, tu reçois ces paroles comme une caresse à l’égo, mais le temps passe et la culpabilité reste.

Ce n’est qu’au moment où ma fille a eu 14 ans que j’ai commencé à comprendre que malgré ma force de caractère, j’avais été victime d’un homme malveillant en situation d’autorité. Que je n’étais pas responsable de ses désirs envers moi et que prise dans sa toile bien tissée, j’avais été vulnérable. Moi, Isabelle, la forte, vulnérable.

Ces phrases assassines, bien que sans doute non intentionnellement mauvaises, elles blessent, elles placent dans un camp les vraies victimes qui peuvent l’être et les autres, toutes ces ELLES fortes à qui ont enlève le droit de reconnaître leur souffrance et leur détresse. En 2021, je ne veux plus d’excuses sous le couvert du « je n’avais pas l’intention de te blesser, je suis désolé ». En 2021, on sait ces choses-là.