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Hélène Buzzetti
Les Coops de l'information
Hélène Buzzetti
La cheffe du Parti vert du Canada, Annamie Paul.
La cheffe du Parti vert du Canada, Annamie Paul.

Guerre de couleurs au Parti vert

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CHRONIQUE / Les querelles identitaires qui déchirent le monde occidental sont en voie d’avoir la peau du Parti vert du Canada. L’arrivée à sa tête d’une cheffe issue de la diversité devait symboliquement marquer la modernisation du parti, lui permettant d’espérer que se matérialise enfin son expansion maintes fois prédite. Elle est plutôt en train de virer au désastre et de compromettre les chances de croissance de la formation à quelques semaines du déclenchement probable de l’élection.

La nouvelle cheffe Annamie Paul semble atteinte du syndrome de l’assiégée qui se manifeste souvent chez les chefs politiques contestés: si elle fait l’objet de critiques, c’est parce que ses accusateurs sont misogynes, racistes et antisémites. Le problème est de leur côté, pas du sien. La remise en question ne fait pas partie de son univers intellectuel.

Rappelons les faits. Alors qu’Israël pilonne la bande de Gaza en guise de représailles aux roquettes lancées par les Palestiniens pour contester l’expropriation de certains des leurs, Annamie Paul émet une déclaration invitant les deux camps à la «désescalade». Ses députés Jenica Atwin et Paul Manly jugent cette déclaration inadéquate, l’une estimant qu’il aurait fallu dénoncer l’«Apartheid» pratiqué par Israël et l’autre, le «nettoyage ethnique». Un proche conseiller de la cheffe, Noah Zatzman, les accuse publiquement d’antisémitisme et promet de travailler à leur défaite à la prochaine élection. Mme Atwin claque la porte et s’en va au Parti libéral. Le Conseil fédéral du parti, sorte de conseil d’administration, sert alors un ultimatum à la cheffe: ou bien elle tient une conférence de presse de soutien à Paul Manly pour désavouer son conseiller, ou bien un vote pour enclencher sa destitution sera tenu le 20 juillet prochain.

En politique, c’est l’équivalent d’une déclaration de guerre interne. Annamie Paul y a répondu de la manière la plus hallucinante qui soit. Selon elle, toute cette histoire est la faute d’un petit groupe de «conseillers d’arrière-garde» qui font preuve de racisme et de sexisme à son endroit. C’est aussi la faute… à Justin Trudeau qui a voulu semer la zizanie dans son parti en recrutant sa députée-étoile. Elle accuse le premier ministre de vouloir pousser vers la sortie une autre femme forte de la politique — elle — car il est trop «lâche» pour l’affronter sur le terrain des idées. «Vous n’êtes pas un allié, vous n’êtes pas un féministe», lui a-t-elle lancé. Enfin, c’est aussi la faute des journalistes qui font preuve d’un double-standard (antisémite, comprend-on) en persistant à lui demander, elle la politicienne juive, si elle désavoue son conseiller.

Voici une cheffe sous la gouverne de qui le tiers des membres du Conseil fédéral (5 sur 17) démissionnent et le tiers du caucus fait défection. Une cheffe qui voit ses deux députés restants — M. Manly et Elizabeth May — la contredire ouvertement en soutenant que oui, les attaques de son conseiller ont poussé Jenica Atwin vers la sortie. Une cheffe de parti dont l’aile québécoise demande la démission. Mais cette cheffe n’aurait aucun tort?

Cela n’est pas sans rappeler la posture de Martine Ouellet au Bloc québécois et de Stockwell Day à l’Alliance canadienne (vous vous souvenez de ce chef de l’opposition officielle arrivant à sa conférence de presse post-électorale en motomarine?). Tous deux ont refusé de lire les signaux que leur envoyait leur formation respective, se félicitant chaque fois qu’un détracteur quittait le navire, comme Annamie Paul l’a fait cette semaine à propos des conseillers démissionnaires. Ces deux chefs se sont fait montrer la porte.

En filigrane, on perçoit qu’Annamie Paul a importé au Parti vert cette façon qu’ont certains militants identitaires de tout analyser par le prisme du genre, de la race ou de la religion. Obnubilée qu’elle est par les enjeux de diversité, Mme Paul n’arrive pas à interpréter les critiques lui étant adressées autrement que comme des manifestations d’hostilité envers son état de femme noire et juive.

La cheffe en veut pour preuve la liste de récriminations qui lui a été présentée cette semaine. On y lit qu’«Annamie Paul a adopté une attitude autocrate d’hostilité, de supériorité et de rejet», qu’elle a tendance à livrer «de long monologues répétitifs et agressifs» lors des rencontres et qu’elle «ne reconnaît la valeur d’aucune idée à part les siennes». Selon Mme Paul, il s’agit là des «attaques racistes et sexistes habituelles». Ainsi, le parti qui se félicitait d’avoir marqué l’Histoire en élisant une cheffe noire et juive serait, huit mois plus tard, mécontent d’elle parce qu’elle est noire et juive.

Dès ce printemps, bien avant que le Moyen-Orient ne mette le feu aux poudres, le Toronto Star publiait un article dans lequel la garde rapprochée de Mme Paul se plaignait de la «résistance significative» rencontrée à l’interne par la cheffe. Un exemple? Le fait qu’elle ait attendu plus de trois mois après son élection pour obtenir son contrat d’embauche. En coulisses, un membre de l’organisation réplique que c’est parce que Mme Paul réclamait un salaire «similaire» à celui d’un député fédéral, qui s’établit à 185 800 $. À titre de comparaison, lorsqu’Elizabeth May est devenue cheffe en 2006, elle avait eu droit à une rémunération de 50 000 $, augmentée à 70 000 $ en 2010.

Mme Paul refuse d’envisager qu’elle est peut-être simplement confrontée aux problèmes habituels d’arrimage entre un parti et un chef arrivant de l’extérieur. Elle n’a jamais milité au sein du Parti vert, ses engagements professionnels passés lui commandant la neutralité politique. Peut-être que certaines de ses propositions heurtent des pratiques bien établies de la maison. Sur le Moyen-Orient par exemple, Mme Paul a probablement irrité les militants en critiquant à parts égales les deux camps alors que le Parti vert appuie officiellement depuis 2016 le boycottage d’Israël.

En bout de piste, c’est Jagmeet Singh qui doit se frotter les mains. Le Parti vert chasse sur les mêmes terres que le NPD avec un programme équivalent et une cheffe au profil similaire. S’il devait s’effondrer, ses appuis pourraient gonfler ceux du NPD et permettre à celui-ci de coiffer les libéraux dans certaines circonscriptions d’Hamilton et du pourtour de Vancouver. Justin Trudeau pourrait payer cher sa transfuge.