Feu l’ALENA ?

ÉDITORIAL / Le Canada donne de plus en plus l’impression qu’il s’est résigné à ne sauver que ce qui peut l’être dans le cadre de la renégociation de l’ALENA avec un président Trump aux visées très protectionnistes.

ÉDITORIAL / Il semble même prêt à laisser tomber le Mexique pour en arriver à une entente bilatérale avec les États-Unis.

Alors que débutait cette semaine la quatrième séance de négociation de l’ALENA, à Arlington en Virginie, au sujet notamment de l’agriculture, du mécanisme de règlement des différends commerciaux et du contenu américain dans les voitures, Justin Trudeau s’est dit prêt à toute éventualité devant un Donald Trump qui ne cesse de pourfendre cet accord commercial entre le Canada, les États-Unis et le Mexique.

Ce qui n’est guère rassurant compte tenu des litiges entre Ottawa et Washington, au sujet notamment de l’imposition par les autorités américaines de droits compensatoires à Bombardier pour ses avions C-Series, de l’accord sur le bois d’oeuvre et de la gestion de l’offre en agriculture.  

Et, devant un possible échec des négociations, M. Trudeau s’est limité à dire mercredi qu’il continue de croire «que l’ALENA reste la meilleure façon pour nos trois pays de faire face à la compétition au sein de l’économie mondiale».
Il s’agit certes d’un beau principe mais, visiblement, M. Trump ne voit pas du tout les choses de la même façon.

Les Canadiens aimeraient bien dans ce contexte que leur premier ministre hausse le ton et fasse davantage preuve de fermeté.

Après tout, le déficit commercial des États-Unis avec le Canada n’est que de 11 milliards $, soit deux pour cent des 545 milliards $ de produits et services canadiens vendus dans ce pays, selon les données du U.S. Census Bureau.

De plus, le Canada est le second partenaire commercial en importance des États-Unis, après la Chine, et ceux-ci en bénéficient largement autant pour l’emploi que pour les exportations, comme le rappellent les négociateurs canadiens.

Par ailleurs, le fait que le premier ministre canadien se dise disposé à signer un accord sans le Mexique, visé par les critiques les plus virulentes du gouvernement Trump, laisse également perplexe.

La ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, n’avait-elle pas affirmé en février dernier que l’ALENA était une entente entre trois pays «et que s’il doit y avoir des négociations, il s’agira de négociations à trois voix»?

David Pavot, de la Faculté de droit de l’Université de Sherbrooke, rappelle toutefois que si les États-Unis décident de sortir de l’ALENA, le Canada et le Mexique resteraient liés et qu’un premier accord bilatéral entre le Canada et les États-Unis, datant de 1989, mais suspendu avec l’entrée en vigueur de l’ALENA en 1994, pourrait être renégocié.

M. Pavot  note toutefois qu’ «on est pas mal à genoux devant les États-Unis (...). Devant les demandes loufoques et difficiles à accepter de M. Trump, on ne demande rien; on est défensif, mais pas du tout offensif, on n’avance pas d’arguments, on donne l’image qu’on est prêt à tout!».
Il ajoute que Donald Trump ne considère pas les autres pays comme des partenaires commerciaux, mais comme des fournisseurs, «mais ça ne marche plus comme ça aujourd’hui, ça va à l’encontre de la philosophie du commerce international basé sur des partenariats gagnant-gagnant (...). Les États-Unis se replient sur eux-mêmes et risquent de perdre leur leadership».
Devant un interlocuteur aussi imprévisible que le président Trump et soucieux de plaire à une base électorale persuadée que l’ALENA nuit à l’économie américaine et aux emplois, le Canada doit bien sûr défendre ses intérêts en premier lieu et tenter de tirer le meilleur parti de la refonte de l’ALENA.
Or, bien que la Chambre de commerce des États-Unis, de nombreux secteurs industriels, dont l’automobile, et même des leaders républicains veulent préserver l’ALENA, la suite des choses s’annonce très ardue pour le Canada qui devra se résoudre à montrer les dents.