Facebook: un pouvoir démesuré

ÉDITORIAL / Lundi, la Commission fédérale du commerce (FTC) des États-Unis a annoncé qu’elle enquêterait sur les pratiques de Facebook en matière de protection des renseignements personnels. Ici, au Canada, le Commissaire à la protection de la vie privée (CPVP) a lui aussi entrepris une enquête la semaine dernière, à la suite d’une plainte en lien avec les allégations touchant Cambridge Analytica.

Ces enquêtes sont bienvenues, même si elles arrivent un peu tard, mais il en faudra beaucoup plus pour aller jusqu’au fond des problèmes que pose la perception massive de données sur la vie privée des citoyens par Facebook et les autres géants du Web.

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Les partis politiques ont toujours fait du «pointage», un travail fastidieux pour avoir une idée des intentions de vote et du degré de conviction d’un groupe d’électeurs. Mais cette pratique n’est plus qu’un folklore, en comparaison de ces technologies qui permettent de lire nos pensées. Nous sommes passés du pointage à la propagande sur mesure.

L’année dernière, en Australie, un journal a mis la main sur un rapport interne de Facebook, qui analysait la psychologie de six millions d’adolescents, à des moments difficiles où ceux-ci pouvaient se sentir «vulnérables», «anxieux», en situation d’échec. La compagnie avait partagé ces données, anonymes, avec ses annonceurs.

En connaissant nos peurs, nos aspirations, nos colères, il devient d’autant plus facile de nous manipuler. Maintenant que nous avons transposé nos vies dans l’espace numérique, il faut s’assurer d’y trouver une protection équivalente à celle que nous offre le monde physique, en termes d’intimité, de vie privée, de sécurité.

Facebook sait tout sur nous. Mais que savons-nous sur Facebook? Au niveau des gouvernements, des règles très strictes empêchent les croisements entre les grandes banques de données, pourquoi en est-il autrement avec celles que colligent sur nous ces entreprises privées, sans aucune forme de supervision?

Il faut donner au Commissaire à la protection de la vie privée le pouvoir de surveiller ce qui se passe dans les bureaux et les serveurs de la compagnie, sans avoir à attendre le dépôt d’une plainte; assurer la transparence de ses algorithmes et la transférabilité des données, comme le recommande le Comité permanent de l’accès à l’information, de la protection des renseignements personnels et de l’éthique.

On surveille les pratiques de l’industrie alimentaire pour protéger la santé publique. La logique n’est pas si différente lorsqu’il s’agit de données personnelles. Elles ne doivent pas être exploitées dans le but d’exercer une influence disproportionnée sur nous.

Il faut prendre les moyens de s’assurer que ça n’est pas le cas, et jusqu’ici, Facebook a amplement démontré qu’elle ne peut pas se passer d’une supervision sévère. Sans la vigilance des journalistes et la pression du public depuis sa création, l’entreprise n’aurait pas amélioré ses pratiques ni procédé à un examen de conscience. Et sa réponse est chaque fois la même: «Ces choses se sont produites dans le passé et voici ce que nous allons faire pour que ça ne se reproduise plus». C’est insuffisant.

Le pouvoir que représentent ces données est beaucoup trop grand pour qu’il soit laissé à la seule discrétion d’une organisation qui opère dans le secret. Il faut ouvrir les fenêtres de Facebook pour y faire entrer la lumière. Et il faut  créer les conditions qui permettront de briser son monopole et de faire place à la concurrence.