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Étudiantes et étudiants: taisez-vous!

Abdelwahed Mekki-Berrada
Abdelwahed Mekki-Berrada
Universitaire et citoyen de Québec
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POINT DE VUE / En considérant en ce mois de février 2021 les étudiant/es comme des éléments «radicaux», des élu/es du Québec entament un processus de sécurisation consistant à transformer un problème de société en un enjeu de sécurité. 

En effet, en construisant discursivement et politiquement ces mêmes étudiant.es en menace à la liberté académique et d’expression, des élu/es cherchent à convaincre leur auditoire de l’urgence d’instaurer certaines mesures pour sauver la liberté menacée. 

Or, le souhait même d’imposer de telles mesures pourrait être perçu par beaucoup comme un geste répressif et comme une ingérence contraire à la liberté académique, tirant ainsi sur la cible que l’on souhaitait initialement protéger. Une atteinte aussi à la liberté d’expression des étudiant.es, elles-mêmes et eux-mêmes citoyens avides de démocratie, donc de débat.

Nous avons ici trois dimensions à articuler : la liberté académique, la liberté d’expression et le harcèlement criminel. Trois dimensions à ne pas confondre si l’on souhaite éviter des dérives sécuritaires: 

1) La liberté académique est celle des professeur.es, inaliénable sous aucun prétexte et par ailleurs déjà protégée et balisée par des ententes conjointes entre les hautes administrations universitaires et les professeur.es-chercheur.es. Rien ni personne, élu.es ou étudiant.es, ne sont autorisés à dicter aux professeur.es ce qu’il y a à dire ou à taire dans le cadre de la transmission du savoir et de l’apprentissage de la pensée critique. 

2) La liberté d’expression, au fondement de notre démocratie, est inviolable et appartient à toutes et tous (y compris aux étudiant.es dits «radicaux»). Ces deux libertés, académique et d’expression, ne peuvent cependant servir de prétexte pour inciter à la haine, à la haine raciale, islamophobe, antisémite, homophobe et misogyne notamment; sinon c’est notre démocratie qui s’en trouve violée. Ce principe donne un cadre dans lequel les libertés académiques et d’expression peuvent être exercées mais, à part cela, ces dernières ne doivent pas être négociables si l’on veut vraiment préserver le choc des idées, qui permet à la lumière de jaillir et d’assurer la relève scientifique, intellectuelle et politique parmi nos étudiant.es. 

3) Quant au harcèlement criminel ou au discours haineux, si l’on croit que des professeur.es incitent à la haine ou menacent des étudiant.es ou si l’inverse se produit, alors des accusations criminelles peuvent êtes portées et faire l’objet d’un procès qui doit être juste et équitable en vertu des mécanismes de notre système judiciaire (voir par exemple les articles 264 et 319 du Code criminel du Canada).

Je compatis pleinement avec les collègues dénoncés publiquement, à l’Université d’Ottawa notamment, ayant moi-même été menacé de mort au Québec pour avoir osé exprimer ma liberté académique et d’expression au sujet de l’islamophobie, l’un des sujets de mon programme de recherche. Menace de mort… Islamophobie, le mot en «i» que des élu.es et leurs faiseurs d’opinion souhaitent bannir. Parmi ceux-ci, plusieurs prétendent défendre la liberté académique et d’expression dont il est question ici. Étrange contradiction.

Mais qu’en est-il des étudiant/es?

Nous leur enseignons, dès leurs premières minutes à l’Université, la centralité, la primauté, la nécessité, l’urgence d’aiguiser leur sens critique et d’exercer pleinement leur liberté d’expression. Des étudiant.es des universités McGill et d’Ottawa ont osé récemment mettre en œuvre sans complexe ces deux «premiers commandements»: sens critique et liberté d’expression. Mal leur en prit. 

Certes, leur fougueuse jeunesse, accompagnée d’une colère maîtrisée jusque-là malgré les élans nationaux et internationaux racistes des derniers mois, se sont maladroitement transformés en un cocktail agressif envers des collègues. Ce sera à la justice indépendante de juger s’il s’agit d’harcèlement criminel, non à la main de fer sécurisatrice de quelques élu.es.

Même si la balance du pouvoir est souvent dans les mains des professeur.es et que les étudiant.es ont relativement peu de pouvoir, sauf peut-être sur la place publique, il est à se demander toutefois si une responsabilité des étudiant.es ne serait pas de tenter de faire valoir leur liberté d’expression d’abord en classe, avant de la porter sur l’agora. Le lieu premier de la disputatio universitaire ne devrait-il pas d’abord être la classe? Ceci ne signifie aucunement que la place publique doive être fermée aux étudiant.es, bien entendu, mais avant d’escalader, ne devrait-on pas d’abord avoir le devoir de nous parler? Mais encore faut-il que la classe soit un environnement où les étudiant.es se sentent en toute confiance pour exprimer leur désaccord avec les professeur.es.

Dans tout ce vacarme, quel message est-il envoyé à nos étudiant.es? Taisez-vous quand les grandes personnes parlent (c’est-à-dire les professeur.es et les élu.es)? Le sens critique et la liberté d’expression, c’est bien, mais comment osez-vous, étudiant.es, les mettre au même niveau que ceux des professeur.es? Si le message aux étudiant.es consiste à leur dire qu’ils et elles peuvent/doivent s’exprimer à la fois librement et dans le respect de la liberté académique des professeur.es, cela relèverait du bon sens et du respect des valeurs démocratiques les plus élémentaires: mais ce message se brouille dans la polémique et, en invisibilisant les étudiant.es dans ce débat, ou en les rendant visibles seulement pour les démoniser (ils ont osé critiquer leur prof publiquement!), on les somme à se taire dorénavant, à étouffer leur liberté d’expression, à s’autocensurer, on les invite autrement dit à l’irrespect de leur propre liberté d’expression: contradiction sur oxymore. Taisez-vous jeunes gens, devenez enfin les bons citoyen.nes dociles que nous, professeur.es et élu.es, nous nous engageons fièrement à faire de vous. Soyez critiques et exprimez-vous librement, mais en silence. Est-ce vers cette injonction liberticide que nous nous dirigeons subtilement? Question difficile.