La géomatique et les pandémies, ce n’est pas nouveau.
La géomatique et les pandémies, ce n’est pas nouveau.

Et pourquoi pas une stratégie géonumérique de sortie de pandémie?

Stéphane Roche
Stéphane Roche
Ingénieur, géographe et professeur, Université Laval
POINT DE VUE / Depuis 1999, la journée internationale du SIG (Système d’Information Géographique: plateforme numérique de gestion, d’analyse et de diffusion de l’information géolocalisée) est célébrée, à travers le monde, le troisième mercredi de novembre de chaque année, au cours de la semaine de sensibilisation à la culture géographique.

Cette année, des célébrations se sont tenues un peu partout au Québec le 18 novembre. Bien entendu, aucune rencontre en présence pour célébrer une science qui prend pourtant tout son sens dans l’analyse des rapports intimes des sociétés humaines à leurs espaces de vie, une science qui se fixe pour objet principal la compréhension des mobilités, des distances, de la proximité. Mais le Québec, comme le reste du monde, vit au rythme des mesures sanitaires imposées par la seconde vague d’une pandémie que l’on cherche par différents moyens à endiguer. Les nouvelles, plutôt encourageantes, d’un vaccin proche, pourraient nous inciter à trop d’optimisme. Pourtant, les mêmes questions demeurent:

  • Comment assurer un suivi socio-spatial plus précis de la progression, de la distribution et de la diffusion des cas de Covid-19?
  • Par quels moyens organiser un relâchement mesuré, graduel et sécuritaire du confinement?
  • Comment, tout simplement, envisager la vie post-covid?

En réponses, des mesures sanitaires de confinement changeantes dans le temps et dans l’espace, pas toujours simples à comprendre, rarement clairement justifiées et des gestes barrières élémentaires qui transforment radicalement nos modes de vies et nos géographies personnelles nous sont «imposés». Des tests plus ou moins systématiques sont mis en œuvre de même que des opérations longues et fastidieuses de traçage de contacts manuel.

Plus récemment, le déploiement d’AlerteCovid, une application numérique de «notification d’exposition» nous a été suggérée à grand renfort médiatique après des consultations et auditions, beaucoup d’hésitation et de tergiversations. Pour quel résultat? Difficile de répondre à cette question alors que, justement, aucune mesure d’évaluation n’a été envisagée, alors que le traçage numérique de contacts (basé sur l’API Apple-Google: Bluetooth, décentralisé) peine encore à démontrer une efficacité réelle. Je me suis exprimé à de nombreuses reprises sur différents médias depuis huit mois, jusque dans l’enceinte de l’Assemblée nationale du Québec à l’occasion des consultations publiques et auditions du mois d’août, pour expliquer le paradoxe dont souffrent ces applications. Plus les données personnelles sont protégées, plus les risques d’intrusion sont limités, plus les questions éthiques sont prises en compte, et moins les applications sont potentiellement en mesure de répondre efficacement aux besoins de traçage des chaines de contacts. Au contraire, pour accroître cette efficacité, les applications auraient besoin de collecter plus de données, incluant la géolocalisation précise, de les croiser et d’intégrer différents outils et technologies. Mais dans ce cas-là, les risques seraient grands et s’imposerait la nécessité de mettre en œuvre des cadres d’usages et de garanties rigoureux.

Car les besoins sont connus, pour identifier les chaînes de transmission du virus, anticiper les foyers et suivre la progression sociale, spatiale et temporelle du virus. Il nous faudrait répondre sans trop d’ambiguïté à ces simples questions: qui? quand? où? Dans quel contexte? Quatre questions qui sont au cœur de l’expertise des géomaticiens (les spécialistes de la donnée géolocalisée) dont on célébrait justement la science le 18 novembre dernier.

La géomatique et les pandémies, ce n’est pas nouveau. On estime que la première véritable expérience réussie d’analyse spatiale, qui préfigurera les modes de structuration des données dans les SIG, fut l’œuvre de John Snow, médecin épidémiologiste britannique, précurseur en matière d’hygiène et de santé publique. Entre 1831 et 1854, la Grande-Bretagne connaît l’une des pires épidémies de choléra de son histoire. À Londres en particulier, plusieurs dizaines de milliers de personnes décédèrent. En superposant la carte géographique des points d’accès à l’eau potable (dont Snow soupçonne le caractère prépondérant dans la transmission du virus) avec celle de la distribution spatiale des cas de choléra, Snow localise le principal foyer d’éclosion autour d’une pompe sur Broad Street. Après maints efforts, il finit par convaincre les autorités de la ville de condamner la pompe en question, marquant ainsi la fin de l’épidémie. Si vous passez à Londres, après la pandémie, je vous invite à boire un verre au John Snow Pub sur Broad Street.

Mais alors, qu’aurions-nous dû faire? Que pourrions-nous encore faire? Je propose que le Québec se dote sans tarder d’une véritable stratégie géonumérique de sortie de pandémie. Nous avons au Québec deux atouts majeurs pour cela: un écosystème géomatique de premier plan (recherche, entreprises et organisations et services publics) dont la dynamique et l’expertise ont peu d’équivalent au Canada et dans le monde et un Institut national de santé publique (INSPQ) extrêmement compétent (au sein duquel l’expertise géomatique est justement présente).

Cette stratégie pourrait s’articuler ainsi:

  • Un suivi numérique des chaînes de traçages, appuyé sur un dispositif de science citoyenne de production de traces géonumériques, à partir d’une application de notification efficace, en partie centralisée et mobilisant la géolocalisation (assurance de qualité spatio-temporelle des données récoltées), le tout inscrit dans un cadre légal et temporel rigoureux, garanti par l’État. Une fiducie de données pourrait être gérée par l’INSPQ par exemple.
  • La conception et le développement d’une base de données Géocovid. L’infrastructure de données PULSAR dédiée aux enjeux de santé durable, hébergée par l’Université Laval, pourrait par exemple être mobilisée, compte tenu de règles éthiques strictes qui entourent l’intégration et l’analyse des données sensibles. Les capacités de croisement, d’analyse spatiale et de géovisualisation des données de traçage ainsi mises en oeuvre permettraient d’assurer le suivi de la diffusion dans le temps et dans l’espace des cas de Covid, offriraient la capacité d’anticiper et d’identifier l’apparition de foyers d’éclosion et surtout d’en comprendre les dynamiques.
  • Les résultats d’analyse agrégés et des données anonymisées seraient rendus disponibles par souci de transparence par l’intermédiaire du portail de données ouvertes «Québec ouvert».

Cette capacité nous sera nécessaire même après qu’un vaccin nous soit rendu disponible. J’ose espérer que des plans de vaccination adaptés aux contextes locaux sont déjà à l’étude et que les compétences géomatiques sont mobilisées. En effet, la mise en œuvre d’un plan de vaccination massif réclamera une analyse fine des données géo-démographiques. Les contraintes entourant la conservation du vaccin (on nous parle de température de -80C) imposeront de procéder par optimisation spatiale de l’implantation des centres de vaccination, mais aussi par des analyses d’allocation et d’optimisation de trajets pour déterminer les aires à couvrir.

Le gouvernement fédéral vient tout juste de publier sa nouvelle Loi sur la protection de la vie privée des consommateurs. Le Québec, avec son Projet de loi n° 64 et la réforme des lois québécoises sur la protection des renseignements personnels, affiche une volonté d’avancer dans sa transformation numérique et affirme la nécessité de développer la littératie numérique. L’École nationale d’administration publique (ENAP) et l’Université Laval lançaient le 18 novembre deux chaires de recherche visant à soutenir l’administration publique dans son processus de transformation numérique et à l’aider à relever les nombreux défis qu’entraîne ce virage. Alors, comment se fait-il, M. le ministre délégué à la Transformation numérique gouvernementale Eric Caire, que nos expertises et nos compétences en géomatique ne soient pas mobilisées de manières intégrées, afin de doter le Québec d’une véritable stratégie géonumérique de sortie de pandémie?