Ensaf Haidar

Espoir

ÉDITORIAL / L’entretien d’une trentaine de minutes entre le premier ministre canadien Justin Trudeau et Ensaf Haidar, épouse du blogueur saoudien emprisonné Raif Badawi, mercredi lors de la rencontre des libéraux fédéraux à Sherbrooke, a une importante valeur de symbole tant au Canada qu’au sein des autres démocraties.

Il reste à voir jusqu’où pourra ou voudra aller M. Trudeau pour influencer le gouvernement saoudien et, sait-on jamais, obtenir la libération de ce prisonnier d’opinion, alors que les relations entre le Canada et l’Arabie saoudite sont assombries en raison précisément de la question des droits de la personne.

Certains diront qu’il s’agissait là d’une façon pour M. Trudeau de montrer qu’il est sensible à la pression populaire à moins de 10 mois des prochaines élections.

Mais le fait qu’il ait pris la peine d’écouter Mme Haidar, citoyenne canadienne qui vit à Sherbrooke avec ses trois enfants, et lui ait promis d’agir est tout de même encourageant.

Raif Badawi, 35 ans, a été condamné en 2014 à 10 ans de prison, 1000 coups de fouet (il en a reçu 50 jusqu’ici) et à 300 000 $ d’amende pour ses écrits sur la liberté d’expression et insulte à l’islam. Une peine médiévale.

On pourrait ajouter que ce tête-à-tête avec Mme Haidar témoigne peut-être de l’attitude plus ferme que le gouvernement canadien semble vouloir démontrer depuis quelques mois au sujet de la défense des droits de la personne.

« Ce n’est pas banal que M. Trudeau ait rencontré Mme Haidar; il y a bien des pays où un citoyen n’aurait pas pu rencontrer son premier ministre, cela démontre sa bonne volonté », analyse Anne Sainte-Marie, porte-parole d’Amnistie internationale (AI) pour le Canada francophone.

Et selon elle, le fait que le Canada ait tout récemment donné asile à une jeune ressortissante saoudienne, Rahaf Mohammed Al-Qunun, qui disait vouloir échapper à sa famille violente, démontre que le Canada « continue d’afficher sa conviction que les droits humains doivent être respectés en toutes circonstances ».

Impossible toutefois de connaître ce à quoi précisément s’est engagé le premier ministre avec Mme Haidar puisqu’il n’a pas rencontré les médias à ce sujet.

Il ne pouvait pourtant pas ignorer l’importance de la cause de Raif Badawi pour la communauté sherbrookoise alors qu’une 212e vigile hebdomadaire pour sa libération a lieu ce midi devant l’Hôtel de Ville. 

Ensaf Haidar a indiqué que M. Trudeau lui avait promis d’agir et lui avait donné de l’espoir, mais sans préciser sa stratégie.

Négocier ou même discuter avec un régime totalitaire et une monarchie absolue n’a rien d’évident malgré l’image de réformateur que veut se donner le prince héritier Mohammed ben Salmane.

On l’a vu en août dernier lorsque ce pays a rompu ses relations diplomatiques avec le Canada et expulsé l’ambassadeur canadien à Riyad après que la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, eut dénoncé l’arrestation de militantes saoudiennes des droits de la personne, dont Samar, la sœur de Raif Badawi.

Devant l’Arabie saoudite, dont le système répressif est une machine à broyer les humains, le Canada n’a d’autre choix que d’agir avec plus de fermeté en suspendant par exemple la vente d’armes et de matériel militaire à ce régime.

L’Allemagne et le Danemark l’ont fait après l’assassinat du journaliste Jamal Khasoggi, au consulat saoudien d’Istanbul en octobre dernier, tout comme la Norvège et la Finlande, en raison du massacre de la population civile au Yémen par une coalition militaire menée par l’Arabie saoudite, et la Suède avant elle. 

Alors, pourquoi pas nous?

On ne peut moralement défendre les droits de la personne et faire commerce avec une dictature corrompue et sanguinaire. Mais il faut du courage politique.