En parler et dénoncer

ÉDITORIAL / Les groupuscules d'extrême droite sont moins présents et moins bruyants au Québec qu'en Europe et aux États-Unis, mais ils sont de plus en plus visibles et font de plus en plus parler d'eux. Quelle importance faut-il leur donner?
La question se pose plus que jamais alors qu'un organisme nommé «Canadian Coalition of Concerned Citizens» et la Meute, deux groupes qui s'opposent à l'islam radical, ont annoncé sur Facebook une manifestation samedi devant l'édifice de l'hôtel de ville de Sherbrooke.
Très actifs sur les réseaux sociaux, les organisations comme la Meute, le mouvement patriotique Pegiba Québec ou Atalante se posent en défenseurs des valeurs identitaires et se disent contre «l'invasion de l'islam» et les politiques d'immigration des gouvernements du Québec et du Canada.
Il faut toutefois faire une différence entre leurs sympathisants qui s'expriment sur les réseaux sociaux et les militants actifs, sans doute moins nombreux.
La présence accrue des ces groupuscules dans l'espace public entraîne immanquablement une certaine couverture dans les médias qui, sans le vouloir, contribuent à leur notoriété et à amplifier la portée de leur message.
À cela s'ajoute l'élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, qui a en quelque sorte «libéré» les discours xénophobes et intolérants, ce qui a inévitablement un écho ici.
Le fait de ne pas parler de ces groupuscules lorsqu'ils se manifestent publiquement n'équivaudrait-il à pas à faire comme s'ils n'existaient pas? Comme si leur message et leur influence ne risquaient pas d'avoir d'impact dans une société de droit?
Car le nombre de crimes motivés par la haine, qu'il s'agisse de vandalisme, de discours ou de propagande, augmente au Canada et au Québec, y compris à Sherbrooke.
Tant les données de Statistique Canada que du ministère québécois de la Sécurité publique le démontrent.
Au Canada, après avoir diminué de 17 pour cent entre 2012 et 2013, ils ont augmenté de 11 pour cent entre 2013 et 2014, dont 33 pour cent étaient attribuables à la religion.
Au Québec, les crimes motivés par la haine sont passés de 184 en 2014 à 257 en 2015, une hausse de 39 pour cent. Toutefois les données spécifiques sur les crimes motivés par la religion ne sont pas encore disponibles.
L'attaque contre une mosquée de Québec par un «loup solitaire», qui a fait six morts, est l'exemple le plus horrible que peut avoir l'influence des discours extrémistes.
Des actes de vandalisme ont été perpétrés depuis quelques années contre des mosquées et des synagogues, sans compter la prolifération de messages haineux visant particulièrement l'islam sur les réseaux sociaux.
Récemment, B'nai Brith Canada a porté plainte au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) concernant la vidéo d'un imam du Centre islamique Al-Andalous qui aurait appelé à la mort des juifs.
Hier, un homme a été arrêté par la SPVM à la suite de l'envoi de menaces d'attentat à la bombe à l'Université Concordia, visant spécifiquement des étudiants musulmans.
À cela s'ajoute l'augmentation du nombre de manifestations publiques de groupes d'extrême droite.
Selon David Morin, professeur à l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke, «chose certaine, si l'on regarde ce qui se passe aux États-Unis avec Trump et en Europe, il faut s'attendre à ce que ce type de discours identitaire, souvent à la limite du discours haineux et parfois carrément violent, s'installe progressivement dans le débat public».
Les crimes et les discours haineux ont immanquablement un impact sur les communautés visées, créent de l'insécurité et de la division.
On ne peut nier la monter de l'extrémisme; il faut en parler et le dénoncer.