En attendant sa permanence...

Lundi, j'ai fait la lecture d'un texte fort intéressant rédigé par une enseignante, Anne-Marie Quesnel. Une femme qui cumule près de 20 années d'expérience en tant qu'enseignante au privé. Elle fait un portrait détaillé et juste du métier, mais également des changements importants des mentalités, des jeunes, des parents qui jugent et dictent le « comment faire », des nombreuses réflexions et des remises en question des enseignants face à leurs pratiques et j'en passe.
Maintenant, je me retrouve, moi, jeune enseignante qui cumule seulement trois petites années d'expérience. Je ne suis pas Anne-Marie Quesnel, non, mais mon infime parcours m'a déjà obligée à remettre le choix de mon métier en question.
Août 2005, j'entre à l'Université de Sherbrooke pour y faire un baccalauréat en adaptation scolaire et sociale, un programme qui me permettra d'enseigner au primaire, mais également au secondaire auprès de clientèles en difficulté : trouble d'apprentissage, trouble du comportement, trouble envahissant du développement, déficience et j'en passe! La polyvalence est de mise!
J'ai adoré ma formation. J'obtiens fièrement mon diplôme en 2009, comme tous les autres de ma cohorte, et me voilà dans le vide... moi qui avais tant entendu parler des belles perspectives d'emplois dans ce domaine : départs à la retraite, augmentation de la clientèle, taux de natalité à la hausse, etc. Mais ce n'est pas exactement la réalité!
Je me questionne et je me demande : « Qu'est-ce que je fais? « Par où dois-je commencer? Bon, les débuts dans ce métier se résument à faire de la suppléance. Par suppléance, on entend, si on a de la chance, se faire appeler quelques jours avant la date où l'on devra remplacer un enseignant, question de se faire à l'idée et de se préparer mentalement.
Par contre, ce n'est pas toujours le cas. Bien des fois, le téléphone sonne à 6 h du matin et la secrétaire mentionne ces mots froidement : es-tu disponible aujourd'hui (sans prendre soin de nous dire avec qui nous passerons notre journée)? Sois à l'école « x » à 7 h 45! J'ignore si je suis la seule, mais l'appréhension de ces coups de téléphone me donne carrément la nausée.
Une fois rendue sur place, nous devons trouver la classe dans cet immense bâtiment inconnu et une fois la classe trouvée, rien sur le pupitre... pas de planification laissée par l'enseignant, rien! Le stress et l'angoisse peuvent désormais commencer! Il y a des débuts à tout, oui, je vous l'accorde!
Quelques mois ou années plus tard, après avoir cumulé un nombre suffisant de jours, on peut enfin être inscrits sur une liste de priorité, un moment tant attendu qui mérite d'être fêté! Ainsi, le mois d'août venu, après nos deux mois de vacances terminés et donc enviés, on se rend à notre commission scolaire où l'encan des contrats et des postes peut débuter.
Tous les enseignants rassemblés, on peut commencer! On choisit où nous travaillerons pour une partie de l'année ou pour l'année entière si on a de la chance. Il existe des pourcentages de tâche qui varient entre 5 et 100 %. Certains enseignants repartent comblés et d'autres bredouilles, déçus et découragés. Ces derniers retournent chez eux, diplôme en poche, et attendront que quelque chose se libère. Toutefois, on ignore combien de temps peut durer cette attente...
En cours d'année, si toutefois la commission scolaire venait à appeler ses enseignants à la maison pour un contrat de plus de 50 % de tâche, ceux-ci ne peuvent le refuser, quel qu'il soit, sinon on ne vous téléphonera plus! C'est comme ça! Alors, prions!
Ainsi, de nombreux enseignants sont projetés dans des milieux qui leur sont complètement inconnus et avec des clientèles qu'ils ne connaissent pas. Comme s'il fallait tout connaître! Dans certaines villes du Québec même, on engage des enseignants du primaire pour enseigner des matières comme l'anglais langue seconde.
Compétences
Mais ce que tout le monde ignore, c'est que certains enseignants qui sont engagés n'ont aucunement les compétences nécessaires pour remplir de telles fonctions! Certains ne parlent pas anglais sauf peut-être à l'exception de quelques mots ici et là qui leur permettent de se débrouiller lors de leurs vacances dans le Maine! Mais ils ne pourront pas refuser! C'est comme ça, on n'a pas le choix! Il faut bien boucher les trous, non? Si seulement certains parents savaient ça...
Et ça, c'est sans parler du manque de formation! Ça y est, c'est dit! Oui, oui, j'ai fait quatre années d'université, quatre stages en milieu scolaire, mais je n'ai jamais évalué des compétences disciplinaires ou des compétences transversales, je n'ai jamais fait de bulletin! Non, jamais! Ça ne faisait pas partie de la formation! Ces choses-là, on les apprend sur le « tas «, comme bien d'autres choses vous me direz!
Lorsqu'on a un peu de chance, un autre enseignant nous accorde du temps et nous apprend, mais on passe pour des incompétents!
En tant que nouveaux enseignants, on doit faire nos preuves. On doit démontrer que nous sommes compétents dans notre nouveau métier alors que nous ne le sommes pas, on rougit de gêne et on bafouille devant une salle de classe pleine de parents qui ont des dizaines de questions aux lèvres... On ne sait pas exactement quoi et comment enseigner certains concepts, car les « comment « sont bien absents de notre formation!
Moi, jeune enseignante, je suis stressée, je ne sais pas ce qui m'attend dans les prochaines années. Je considère que je fais bien mon travail. J'ai une grande ouverture qui me permet d'en apprendre chaque jour. J'adore les enfants! J'aimerais être passionnée davantage, mais quelque chose m'en empêche. Au mois d'août, je m'installe quelque part et en juin, je fais mes boîtes! J'ai soif de stabilité!
J'ignore si ma permanence arrivera dans cinq ou dans dix ans. Mais d'ici là, je me promène, je suis instable, je fais parfois trois ou quatre écoles par semaine, je mémorise quatre horaires différents, j'excelle dans la mémorisation des prénoms, mon bureau est dans ma voiture!
Vacances
Et ça, c'est sans parler des heures non comptabilisées que les enseignants font : planification assidue, rencontres de comités et du personnel, rencontre de parents. Si vous pensez que les enseignants quittent au moment de la cloche de fin de journée, vous vous mettez le doigt dans l'oeil!
Le métier d'enseignant, c'est bien plus que de transmettre des connaissances, c'est aussi être à l'écoute des élèves, les conseiller, trouver des façons innovatrices de les motiver à apprendre, ce qui n'est pas chose facile! Un enseignant a toujours le cerveau en marche!
Oui, on parle de la persévérance scolaire et du décrochage chez les jeunes, mais parle-t-on du décrochage chez les enseignants?
Il y a deux ans, on pouvait lire un article qui mentionnait que près de 25 % des jeunes enseignants quitteraient le métier au cours des cinq premières années de leur carrière. C'est beaucoup et ça mériterait qu'on s'y attarde! Dans mon cas, je ferai partie de ces 25 %.
Caroline B., enseignante
Sherbrooke