Gertrude Bourdon

Élection partielle, éclipse totale?

ÉDITORIAL — On connaît maintenant la date de l’élection complémentaire dans la circonscription provinciale de Jean-Talon. Elle aura lieu le 2 décembre. L’enjeu a beau être considérable pour les différents partis représentés à l’Assemblée nationale, il l’est davantage pour les libéraux, qui pourraient ne plus avoir de député à l’est de Montréal. Le Parti libéral cherchera à éviter cette éclipse totale.

L’élection de 2018 n’avait laissé, sur la carte électorale du Québec, que deux taches rouges à l’est de la métropole: Roberval, avec Philippe Couillard, et Jean-Talon, avec Sébastien Proulx. Les deux ont démissionné, forçant la tenue d’élections complémentaires. La CAQ s’était emparée de Roberval sans difficulté en décembre dernier, reléguant le Parti libéral au troisième rang dans la circonscription.

La table est mise pour l’élection complémentaire dans Jean-Talon, longtemps considérée comme un château fort libéral dans la région de Québec. C’est là qu’on faisait atterrir certains candidats vedettes comme Philippe Couillard, Yves Bolduc ou Sébastien Proulx. Mais il est arrivé souvent que les députés libéraux qui gagnaient dans Jean-Talon remportassent leur élection de justesse. Parlez-en à Margaret Delisle, qui avait battu le péquiste Daniel-Mercier Gouin par 156 voix en 1998, quatre ans après avoir défait la candidate Diane Lamarre par 25 voix seulement.

Le défi est important pour les libéraux compte tenu de la popularité de la Coalition avenir Québec, surtout dans la région de la Capitale-Nationale. Cela enverrait un très mauvais message de ne plus avoir de député à l’est de Rivière-des-Prairies. Les libéraux, rappelons-le, sont concentrés à Montréal, à Laval, en Outaouais et en Montérégie. Ils sont présentement vingt-huit.

L’enjeu est aussi considérable pour la reconstruction du parti lui-même. Dans les jours qui ont suivi l’élection d’octobre 2018, plusieurs libéraux estimaient impératif que le parti fasse un examen de conscience pour voir ce qui n’a pas fonctionné et comment il pourrait retrouver du succès dans le Québec des régions. Même Dominique Anglade, lorsqu’elle a lancé à Shawinigan sa campagne à la direction du Parti libéral, a évoqué cette nécessité.

Malheureusement, les signaux ne sont pas encourageants. Si la candidature de Gertrude Bourdon se confirme, on ne peut pas dire que les libéraux ont amorcé ce virage qui devait leur permettre de reconquérir le cœur des électeurs québécois. Madame Bourdon a beau être qualifiée et avoir envie de servir différemment la population, elle demeure une figure associée à du magasinage politique. Elle avait, rappelons-le, flirté avec le Parti québécois et avec la Coalition avenir Québec avant de finalement se présenter pour les libéraux dans Jean-Lesage lors de l’élection de 2018.

La CAQ ne donnera évidemment pas de passe-droit aux libéraux sous prétexte que c’est un château fort. Déjà, Joëlle Boutin – la candidate désignée qui avait perdu par 1300 voix contre Sébastien Proulx l’année dernière – a été présentée en grande pompe par François Legault lors d’une activité où ses affiches électorales étaient déjà visibles. Et curieusement, celles-ci portaient déjà la mention de la date de l’élection partielle... avant même que le conseil des ministres statue sur cette date, ce qu’il a fait lundi matin.

En choisissant cette date, le gouvernement de la CAQ fait coïncider le vote par anticipation avec le congrès libéral de Sherbrooke, où députés et militants seront rassemblés pour donner le coup d’envoi à la course à la direction. Le résultat dans Jean-Talon reposera beaucoup sur la capacité des partis à faire sortir le vote. Et comme les libéraux seront occupés à leur congrès général, ça peut être problématique.

Le Parti québécois et Québec solidaire ont aussi des visées sur cette circonscription. Québec solidaire occupe Taschereau (Catherine Dorion) et Jean-Lesage (Sol Zanetti), deux circonscriptions voisines.

On verra de quoi la campagne électorale aura l’air dans Jean-Talon. Mais à moins d’un imprévu majeur dans celle-ci, il y a un château fort qui pourrait s’écrouler. Et une crédibilité libérale hors de la métropole, aussi.