Du devoir de mémoire au besoin de savoir

ÉDITORIAL / L’heure est au recueillement et à la commémoration à Lac-Mégantic où la communauté souligne aujourd’hui le 5e anniversaire de la tragédie ferroviaire du 6 juillet 2013.

Cette journée particulière permet aussi de faire le bilan de tout ce qui s’est passé depuis cinq ans dans cette communauté de 6000 habitants marquée à jamais par la mort de 47 personnes et la destruction d’une bonne partie du centre-ville.

Nous avons tous un devoir de mémoire à l’égard des victimes, de leurs proches et de tous ceux et celles qui peinent encore aujourd’hui à se remettre des événements.

En ce 6 juillet 2018, il faut aussi saluer l’énorme capacité de résilience et de solidarité de cette population qui, malgré les âmes blessées, la perte d’êtres chers et de repères, reprend lentement foi en l’avenir.

« La beauté s’en vient », a dit l’homme d’affaires et conseiller municipal François Jacques, tandis que l’abbé Steve Lemay, qui a avait présidé les funérailles de la majorité des victimes, a comparé la marche commémorative d’hier soir à une « marche des porteurs de lumière ».

Il faut aussi rappeler le travail colossal de la Croix-Rouge, de la Santé publique, de centaines de bénévoles anonymes et des citoyens qui ont mené le recours collectif pour les familles des victimes et les autres personnes touchées par la tragédie.

Sans oublier la Coalition des citoyens et organismes engagés pour la sécurité ferroviaire à Lac-Mégantic et le mouvement citoyen Carré bleu, qui revendique davantage de transparence sur les grands enjeux de la reconstruction du centre-ville alors que nombre de Méganticois estiment qu’ils n’ont pas eu leur mot à dire dans les décisions de la Ville au sujet des démolitions, des expropriations et de la relance du centre-ville.

Le 5e anniversaire du déraillement du convoi pétrolier de la Montreal Maine & Atlantic (MMA) vient également rappeler que la sécurité ferroviaire comporte encore d’énormes lacunes au Canada et que beaucoup de questions demeurent sans réponses quant aux responsabilités dans cette tragédie.

Bruce Campbell, professeur de droit et ex-directeur administratif du Centre canadien de politiques alternatives, a souvent dénoncé la déréglementation de l’industrie ferroviaire et le laxisme de Transports Canada.

Encore aujourd’hui, il estime que malgré quelques améliorations, la réglementation et la surveillance de ce secteur demeurent insuffisantes alors que les trains de matières dangereuses continuent de rouler sur des rails mal entretenus.

Le Bureau de la sécurité des transports du Canada (BST) lui a donné en bonne partie raison il y a quelques jours en indiquant que seulement deux des cinq recommandations qu’il avait formulées après son enquête ont été suivies par l’industrie et Transports Canada.

L’organisme observe des manquements dans la mise en place de moyens de défense physiques pour empêcher les trains de partir à la dérive, l’absence de freins d’urgence automatiques, et dans la vérification des systèmes de gestion de la sécurité des compagnies ferroviaires par Transports Canada.

Quant aux responsabilités et aux causes profondes du déraillement du 6 juillet 2013, bien des interrogations subsistent.

Les trois accusés de négligence criminelle dans cette affaire, Thomas Harding, Richard Labrie et Jean Demaître, simples employés de la MMA, ont été acquittés.

Mais quelles sont les responsabilités, même indirectes, des hauts dirigeants de la MMA et de Transports Canada, qui selon le BST n’ont pas surveillé adéquatement la sécurité du secteur ferroviaire, des ministres qui étaient là à l’époque et des lobbyistes de l’industrie ferroviaire?

On ne le saura probablement jamais puisque Transports Canada refuse la tenue d’une enquête publique sur cette tragédie malgré des demandes en ce sens de l’Assemblée nationale du Québec, de citoyens de Lac-Mégantic, de plusieurs experts et du journal La Tribune.