Dans sa guerre d’usure contre son propre appareil gouvernemental, Trump a largement remporté la bataille. Sa stratégie est simple. Il a refusé tout simplement de pourvoir nombre de postes de direction devenus vacants avec le changement d’administration.

Donald Trump, le fossoyeur de l’administration fédérale américaine

Durant la campagne présidentielle de 2016, Trump a utilisé à maintes reprises l’analogie du drainage d’un marécage pour signifier sa détermination à réduire la bureaucratie de Washington, alléguant que la majorité des fonctionnaires faisaient partie d’un système obscur subvertissant la démocratie américaine.

Or, depuis 18 mois, Donald Trump a entrepris de déconstruire pilier par pilier l’État fédéral américain. Ses attaques contre le système administratif fédéral sont à la fois spectaculaires et dévastatrices. Ainsi, Trump préside à un démantèlement de l’État fédéral comme cela ne s’était jamais vu dans toute l’histoire américaine.

En plus de lutter contre le crime et la corruption et d’assurer la défense nationale, l’État fédéral américain est responsable de l’application d’une panoplie de lois et de règlements économiques et environnementaux et de la gestion d’une variété de programmes de protection sociale.

Or, c’est systématiquement à tous les programmes et réglementations que l’administration Trump s’en prend.

Durant les six premiers mois de sa présidence, il a abrogé ou amendé 850 réglementations fédérales. De plus, en 2017, il a présidé à l’abolition de 66 agences et programmes fédéraux et il a ordonné en 2018 la suppression de 96 autres agences ou commissions fédérales. Dans ce processus de réingénierie de l’appareil administratif, aucun département ou agence, mise à part la Défense, n’est épargné.

Par exemple, le secrétariat d’État qui gère la politique extérieure américaine vit son budget amputé en 2017 de 31 % et l’administration proposa en 2018 une réduction supplémentaire de 25 %, soit 13,8 milliards de dollars, touchant spécifiquement l’aide au développement extérieur.

Ainsi, un programme visant à fournir de la nourriture aux populations les plus pauvres de la planète subit une coupe de 1,6 milliard (68 %), le programme d’assistance humanitaire est réduit de 2,4 milliards (31 %) et les programmes à la promotion de la santé dans le monde sont coupés de 2,2 milliards (25 %).

Néanmoins, aucun département ou agence n’a subi plus de coupes que l’agence de protection de l’environnement (EPA).

Le budget de celle-ci a été réduit à 5,7 milliards de dollars, soit un bas historique en 40 ans d’existence. Ainsi, le Bureau de la science et de la technologie de l’EPA qui supervise l’application des lois environnementales a subi une réduction de 40 % de son personnel. De même, le programme de restauration des anciens sites industriels contaminés par la pollution vit son budget amputé de 36 %.

Sans que le public américain en général en prenne vraiment note, l’administration a abrogé ou renversé un nombre innombrable de lois et de règlements portant sur des questions aussi diverses que les normes du travail, l’éducation, les transports, la protection des aliments, des consommateurs ou de l’environnement. Or, les politiques de dérégulation mises en place par Trump menacent directement « la sécurité, la santé et le bien-être des Américains ».

Par exemple, Trump a révoqué une ordonnance forçant les entreprises ayant des contrats avec le gouvernement fédéral d’adhérer à la politique de prévention du harcèlement sexuel. De même, il annula l’ordonnance obligeant ces mêmes entreprises à souscrire à la politique fédérale de réduction des disparités salariales entre hommes et femmes.

Il est important de se rappeler que la bureaucratie, contrairement à ce que Trump affirme, n’a jamais été un marais, mais représente plutôt un réservoir important de compétences. Ces experts talentueux contribuent à maintenir un système gouvernemental efficace indépendant des partis politiques.

Néanmoins, dans sa guerre d’usure contre son propre appareil gouvernemental, Trump a largement remporté la bataille. Sa stratégie est simple. Il a refusé tout simplement de pourvoir nombre de postes de direction devenus vacants avec le changement d’administration. Ceci est particulièrement notable dans les agences scientifiques.

La campagne d’attrition de Trump est donc très efficace. Pour atteindre son objectif d’éroder la capacité des agences de remplir leur mandat, la réduction budgétaire représente son arme favorite. Après avoir dissous plus de 200 équipes d’experts scientifiques, il a intimidé et forcé un grand nombre de hauts fonctionnaires, souvent les plus compétents, à quitter l’administration. Pour ceux qui choisissent de rester, il rend leurs conditions de travail insupportables en les transférant souvent dans des postes éloignés de leurs expertises.

Comme Steve Bannon, ancien stratège de Trump, le note « joyeusement », la politique de déréglementation politique et de délégitimation bureaucratique mise en place par la nouvelle administration a atteint un tel niveau que nous pouvons parler d’une « déconstruction de l’État administratif ».

Pour beaucoup d’experts et observateurs de la scène politique américaine, les dommages causés à la confiance du public américain dans leur gouvernement fédéral par l’administration Trump sont tels que cela prendra plus d’une génération pour restaurer celle-ci. En ce sens, l’administration Trump n’est pas sans rappeler les épisodes douloureux de la guerre du Vietnam et de la crise du Watergate, toutes deux marquées par le mensonge et une baisse importante de la confiance des Américains dans leur gouvernement.

L’administration Trump est en train de réussir ce qu’aucune administration républicaine n’avait pu faire depuis 80 ans : détruire systématiquement des pans entiers de l’État-providence en accusant le gouvernement fédéral d’être à la fois mauvais, inadéquat et incompétent. Les dégâts causés à l’appareil gouvernemental américain sont tels que les futurs présidents n’auront pas d’autres choix que de chercher à rebâtir ce que Trump a sciemment détruit.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.