Dix ans après la crise des « subprimes » : entre optimisme et vigilance!

ANALYSE / En 1862, l'économiste français Clément Juglar affirmait : « les crises, comme les maladies, paraissent une des conditions de l'existence des sociétés où le commerce et l'industrie dominent [...] On peut les prévoir, les adoucir, s'en préserver jusqu'à un certain point; mais [jamais] les supprimer ».
Certes, le contexte a grandement changé depuis et cette posture peut paraitre quelque peu fataliste aujourd'hui! Pourtant, la réflexion demeure pertinente, surtout que l'on souligne cette année le dixième anniversaire de la fameuse crise des crédits hypothécaires toxiques, les « subprimes ». Celle-ci avait débuté à l'été 2007 et avait culminé par la faillite d'un géant américain, la banque Lehman Brothers, le 15 septembre 2008.
Où en sommes-nous aujourd'hui? Une telle dérive est-elle encore possible malgré tout ce que les gouvernements ont déployé en matière de sauvetages financiers et de régulations pour prévenir d'autres crises similaires?
Une réponse, à la fois sage et réaliste, se résumerait ainsi : faire preuve d'optimisme, mais s'assurer d'une grande vigilance.
En effet, il faut être optimiste devant les avancées réalisées depuis la crise des « subprimes ». Il y a eu un consensus à l'effet que la révolution néolibérale du début des années 1980 (de Ronald Reagan et Margaret Thatcher) a été un point tournant dans l'enchaînement des crises que nous connaissons depuis cette période. Ce repositionnement idéologique, qui érigeait la primauté du marché « autorégulateur » comme un principe sacro-saint, s'est exprimé par une vague de déréglementations, notamment dans la sphère financière. Cette vague est considérée aujourd'hui comme la cause principale de la crise de 2007-2008. Car, sans contrôle et sans balises contraignantes, sans règles ni encadrement, le marché est capable de tous les dérapages.
En ce sens, la majorité des gouvernements (entre autres, au sein du G20) ont mis en place de nouvelles régulations strictes du système financier, principalement le système bancaire. Résultat : l'activité des banques est fortement encadrée afin de prévenir de nouveaux abus et pour limiter les risques de contagion constatés durant la dernière crise. À titre d'exemple, les banques ont été contraintes d'observer plusieurs règles prudentielles et ont aussi été obligées de se livrer régulièrement aux fameux « stress tests » afin de vérifier leur vulnérabilité face à un choc financier soudain.
Ces avancées décisives ne doivent toutefois pas occulter deux éléments très inquiétants. Le premier vise cette volonté quasi-obsessionnelle, notamment chez les dirigeants américains, de réviser ces normes et protocoles imposés aux banques, par souci d'une plus grande flexibilité du marché. Autant le président Donald Trump que les élus républicains salivent déjà à cette idée et veulent, dans cette croisade idéologique (contre l'héritage Obama au passage), renverser certaines dispositions mises en place. C'est le cas de la règle Volker, un rempart important contre les agissements spéculatifs des banques avant la crise de 2007-2008.
L'autre élément préoccupant renvoie au fait que les principales activités à être ciblées par les régulations soient les activités bancaires. En parallèle, un autre secteur très imposant aujourd'hui, celui que l'on qualifie de finance de l'ombre (Shadow Banking), n'est pas soumis aux mêmes règles que les activités bancaires et peut donc opérer en presque totale liberté et dans une grande opacité. Celui-ci concerne, entre autres, les fonds spéculatifs comme les fameux Hedge Funds. Si ce type de finance était relativement moindre dans les opérations de transactions financières avant 2007-2008, il a pris des proportions inédites aujourd'hui : 92 000 milliards de dollars (Le Monde, 6 juillet 2017).
Quoi retenir donc? Que la vigilance est de mise. Certes, beaucoup de progrès ont été réalisés. Ils reposent, entre autres, sur les enseignements tirés des différentes crises « sévères » (comme en 1929 et 2008) et rappellent que celles-ci ne sont pas une fatalité. Cependant, cela suppose une bonne coordination de notre système économique, le système capitaliste, et passe nécessairement par une régulation optimale afin d'éviter les excès de ses acteurs.
C'est justement une des conclusions que propose le prix Nobel d'économie, Paul Krugman, dans son excellent ouvrage « Pourquoi les crises reviennent toujours? ».
Il dit à juste titre : « Manifestement, ce que nous allons avoir à faire, c'est réapprendre les leçons que nos grands-pères ont apprises de la Grande Dépression. Je ne vais pas essayer de décrire dans les détails un nouveau régime de régulation, mais le principe fondamental suivant devrait s'imposer : tout ce qui doit être secouru pendant une crise financière, parce qu'il joue un rôle essentiel dans les rouages financiers, devrait être régulé en dehors des crises [...]. »
Comme quoi, lorsqu'on scrute l'évolution de notre histoire économique pour en analyser les moments de rupture, un fait demeure : les contextes changent, les problèmes et les solutions aussi.
Seules les idéologies résistent, pour le meilleur et pour le pire!
Khalid Adnane, économiste à l'École de politique appliquée de l'UdeS