Détresse à la ferme

ÉDITORIAL / La mise sur pied d'un réseau de « sentinelles » par l'Union des producteurs agricoles (UPA) n'a pas fait grand bruit, mais met en lumière un phénomène méconnu : la détresse grandissante chez les agriculteurs, où le taux de suicide serait près du double de celui des autres hommes du même âge.
L'idée est simple, mais pleine de sens : faire appel à ceux qui côtoient régulièrement les agriculteurs - vétérinaires, camionneurs, inspecteurs laitiers et inséminateurs - pour dépister les signes de détresse chez leurs clients et les référer à des professionnels du réseau de la santé ou auprès des centres de prévention du suicide.
C'est à l'initiative de Pierre-Nicolas Girard, qui a travaillé 43 ans à l'UPA et est aujourd'hui consultant en santé psychologique, que le syndicat agricole et l'Association québécoise de prévention du suicide (AQPS) ont conçu une formation de sept heures adaptée à la réalité agricole destinée aux professionnels du milieu agroalimentaire.
En Estrie, l'UPA a formé 80 personnes en collaboration avec l'organisme JEVI et a d'ailleurs vu ses efforts reconnus lors du dernier congrès général de l'UPA avec une bourse « Santé et sécurité du travail » de 1200 $. Une autre cohorte doit être formée cet automne.
Comme dans bien d'autres milieux de travail, le stress et la dépression sont des sujets tabous.
Mais la situation est particulière chez les agriculteurs puisqu'ils travaillent souvent seuls, ont des horaires exigeants et peu de temps pour penser à eux.
« Ils travaillent beaucoup, beaucoup, beaucoup, et prennent peu ou pas de vacances ou de fins de semaine de congé », illustre Pierre-Nicolas Girard.
Et, parfois, la pression devient très forte.
« Les producteurs agricoles ont tendance à s'isoler et, lorsqu'ils sont malades, ils ont tendance à le nier, surtout si ce sont des maladies psychologiques », dit M. Girard, qui dit avoir connu cinq agriculteurs qui se sont enlevé la vie au cours des deux dernières années.
En tout l'UPA a formé 600 « sentinelles » jusqu'ici et entend porter ce nombre à 1000 d'ici un an et demi.
La formation de « sentinelles » pourrait être élargie à la Coop fédérée et à Agropur.
Le travail à la ferme n'est plus le même qu'il y a 30 ou 40 ans et les sources de détresse et d'épuisement professionnel sont nombreuses.
À l'informatisation des fermes, s'ajoutent la gestion et la performance de l'entreprise, l'endettement, les longues heures de travail, l'inquiétude liée à la fluctuation du prix des produits agricoles et les problèmes de recrutement de main-d'oeuvre.
L'incertitude quant à la relève agricole et le refus des enfants de reprendre la ferme familiale sont également au nombre des sources de stress.
Et, paradoxalement, alors que les producteurs laitiers sont généralement moins stressés que leurs confrères des autres productions, en raison de la stabilité des prix dont ils bénéficient, ce sont eux qui le sont davantage depuis un an en raison de l'entente de libre-échange entre le Canada et l'Union européenne qui se traduira par l'entrée au pays de 17 000 tonnes supplémentaires de fromage européen et leur occasionnera des pertes.
Il y a peu de statistiques sur le taux de suicide chez les agriculteurs, mais celui-ci serait de 2 à 2,5 fois plus élevé que la moyenne des hommes, estime Pierre-Nicolas Girard.
Le Québec compte quelque 40 000 producteurs agricoles et 29 000 fermes dont les retombées annuelles sont de plus de 34 milliards $ du PIB et qui soutiennent plus de 500 000 emplois dans toutes les régions.
Ces hommes et ces femmes méritent davantage de soutien et de reconnaissance.