Des citoyens russes ont eu recours à un grand nombre de stratagèmes pour s’infiltrer dans la campagne électorale : vol d’identité; création de comptes bancaires sous de fausses représentations; création de faux comptes Facebook et Twitter; organisations d’événements publics, de manifestations. Le budget de l’Internet Research Agency, l’organisme russe qui chapeautait cette attaque en règle, était de plus d’un million $ par mois.

Détournement de démocratie

ÉDITORIAL / Les accusations déposées vendredi dernier par le procureur spécial Robert Mueller contre 13 citoyens russes lèvent une partie du voile sur une vaste opération destinée à exploiter les failles du système politique, et des réseaux sociaux, pour manipuler l’élection présidentielle des États-Unis.

Mais une partie seulement.

Il ne s’agit en effet que d’un seul volet d’une enquête qui ratisse large, très large, et qui dérange de plus en plus l’homme qui tweete de la Maison-Blanche. Un acte d’accusation, ce n’est pas le rapport d’une commission d’enquête. C’est un document juridique qui a une fonction et un but très précis et qui se limite à fournir les éléments qui démontrent la culpabilité des individus visés. 

Il ne s’agissait donc pas de confirmer ou contredire les allégations de collusion entre l’équipe du candidat et des acteurs liés à la Russie. Le président des États-Unis a raison de dire que cette étape de l’enquête ne l’incrimine pas sur ce plan. Il aurait tort toutefois de faire un pas de plus et conclure qu’elle le disculpe. Nous n’en sommes pas encore là. 

Des citoyens russes ont eu recours à un grand nombre de stratagèmes pour s’infiltrer dans la campagne électorale : vol d’identité; création de comptes bancaires sous de fausses représentations; création de faux comptes Facebook et Twitter; organisations d’événements publics, de manifestations. Le budget de l’Internet Research Agency, l’organisme russe qui chapeautait cette attaque en règle, était de plus d’un million $ par mois. 

Le but de l’activité criminelle était «d’interférer dans le processus politique et électoral, incluant l’élection présidentielle de 2016», selon le procureur Mueller. Et Facebook était l’un de leurs principaux outils pour mener à bien cette opération. Un cadre de la compagnie a tenté cette semaine de minimiser la portée du stratagème en soutenant que «truquer les élections n’était PAS le but principal», une assertion citée par nul autre que le président Trump. 

Cette affirmation est fausse et ne fait que répéter un scénario utilisé maintes fois par Facebook. À chaque fois que l’entreprise a été confrontée à la manipulation de sa plateforme, elle a nié l’évidence ou alors minimisé son importance. 

Le réseau social a créé un monstre qu’il est incapable de contrôler. Facebook est constamment dépassé par le pouvoir de sa propre technologie parce que la raison d’être de l’entreprise n’est pas d’améliorer le tissu social, c’est d’abord et avant tout de monnayer les données sur lesquelles elle peut mettre la main et de chercher d’autres façons d’amasser encore plus de données. 

La plateforme alimente la polarisation, l’extrémisme, la radicalisation, et autant les groupes marginaux que les acteurs russes n’ont eu qu’à se servir de cet outil. Ils n’ont pas eu à détourner Facebook, ils ont saisi exactement sa raison d’être. 

Sans Facebook ou Twitter, l’opération russe n’aurait jamais eu autant d’envergure et n’aurait jamais pu étendre ses tentacules aussi profondément à l’intérieur de la société américaine. La compagnie n’avait d’autre choix que de coopérer avec les enquêteurs, ce qu’elle a fait jusqu’ici, mais elle devrait aussi répondre publiquement des impacts que sa plateforme provoque, pas seulement aux États-Unis mais à travers le monde. 

Encore cette semaine, le même manège se poursuit avec le débat sur les armes à feu aux États-Unis, dans la foulée de la fusillade en Floride. Le problème est loin d’être réglé.