Des voeux pieux?

ÉDITORIAL / Le gouvernement Trudeau fait preuve d'un certain angélisme avec son projet de loi sur la légalisation du cannabis, destiné à prévenir la consommation de cette drogue chez les moins de 18 ans et à contrecarrer le crime organisé, deux objectifs qui seront difficiles à atteindre, pour ne pas dire qu'ils sont contradictoires.
Lors de l'annonce du projet de loi, fruit des recommandations d'un groupe de travail, Bill Blair, secrétaire parlementaire de la ministre de la Justice et procureure générale du Canada, Jody Wilson-Raybould, s'est bien défendu de vouloir faire la promotion du cannabis.
L'ex-chef de police de Toronto a rappelé avec raison que la prohibition de ce produit n'a pas permis d'en freiner la consommation, particulièrement chez les jeunes Canadiens, qui seraient parmi les plus grands adeptes de « pot » au monde.
Le projet de loi, qui sera adopté d'ici juillet 2018, fixe à 18 ans l'âge minimal pour posséder jusqu'à 30 grammes de cannabis « récréatif » et comporte des sanctions plus sévères pour les adultes qui vendront cette drogue aux jeunes, en plus de prévoir des normes de qualité pour les producteurs qui seront autorisés par Santé Canada.
Ottawa entend également modifier le Code criminel pour la conduite avec les facultés affaiblies par la drogue.
La ministre de la Santé, Jane Philpott, soutient que ce projet de loi vise à d'abord restreindre l'accès au cannabis chez les moins de 18 ans, mais rien n'est moins sûr même si Ottawa entend lancer une campagne de sensibilisation pour informer les jeunes des risques liés à cette drogue.
Car il est difficile d'imaginer qu'un jeune de 15 ou 16 ans ne continuera pas à s'approvisionner sur le marché noir faute d'avoir l'âge nécessaire pour s'en procurer auprès d'un producteur autorisé.
Et il est encore plus difficile de croire que le crime organisé se laissera tirer le tapis sous les pieds et se privera des milliards $ en revenus qu'il tire du commerce illicite.
D'ailleurs, Radio-Canada révélait il y a quelques jours que les Hells Angels ont infiltré l'industrie de la marijuana médicale depuis 2013 et que certains d'entre eux ont soumis des demandes pour devenir des producteurs autorisés par Santé Canada et profiter ainsi du nouveau marché du cannabis légal.
La production illégale de cette drogue et sa vente sur le marché noir représentent un marché très lucratif pour le crime organisé et il faudra que le prix de vente du « pot » légal soit suffisamment bas pour convaincre les consommateurs de s'approvisionner licitement.
Le cannabis fait pratiquement partie des moeurs au Canada et aux États-Unis, où la Californie, le Colorado et l'Oregon, notamment, l'ont légalisé, ce qui ne le rend pas moins nocif pour la santé puisqu'il peut engendrer chez certains consommateurs réguliers une dépendance psychologique, des troubles anxieux et la dépression.
Malheureusement, Ottawa a procédé seul dans ce dossier, sans véritable débat public ni consultation auprès des provinces sur les bénéfices de la légalisation et ses inconvénients, même si ce sont elles qui devront encadrer la distribution et vivre avec les problèmes et les coûts.
Le projet de loi devra passer par différentes étapes avant son adoption, mais comporte pour le moment beaucoup d'inconnues, notamment sur le taux de THC du futur « pot » légal, le partage des revenus avec les provinces, les mesures de prévention et de sensibilisation, la formation des policiers et les aspects légaux.
Le premier ministre Justin Trudeau fait preuve d'une certaine audace en voulant légaliser le cannabis à usage récréatif, une de ses promesses électorales.
Mais n'y a-t-il pas d'autres priorités nationales comme la lutte à la pauvreté chez les enfants et les autochtones, l'éducation et les violences sexuelles?