Des motifs raciaux liés à l'échec de la loi sur la santé

CHRONIQUE / Depuis 2010, les républicains ont fait de leur opposition viscérale à l'Obamacare leur principal cheval de bataille. Ceci leur a permis de prendre le contrôle de la Chambre des représentants en 2010, du sénat en 2014 et de la présidence en 2016. Campagne à après campagne, ils ont stigmatisé le programme universel de santé adopté par l'administration Obama comme un échec lamentable.
Depuis sept ans, les républicains promettaient sans relâche l'abrogation de l'Obamacare et son remplacement par un régime plus conforme aux valeurs américaines. En 2016, Donald Trump s'engageait même à faire de l'annulation de l'Obamacare la priorité de son administration.
Il est facile de pointer différentes causes de l'échec monumental des républicains survenu la semaine dernière. En voici quelques-unes : le projet républicain était mal conçu, les républicains n'ont pas cherché à obtenir la collaboration des démocrates, les compagnies d'assurance et les associations de médecins et des hôpitaux étaient opposés à l'abrogation de l'Obamacare, Paul Ryan fut incapable de tisser un consensus au sein de son propre caucus, les membres du Freedom House Caucus se sont systématiquement opposés au projet et Donald Trump n'a démontré aucun leadership dans la recherche d'un compromis, etc.
Toutefois, il existe une raison plus profonde de cet échec. L'opposition républicaine reposait fondamentalement sur le racisme et la bigoterie. Alors que Barack Obama voulait fournir aux gens les plus démunis des soins de santé à meilleur prix, les républicains capitalisaient depuis sept ans sur le fait que l'Obamacare aurait présumément répondu d'abord aux problèmes sociaux des Afro-Américains. Ce discours raciste était de prime abord bien reçu dans les différentes couches de la communauté blanche, y compris chez les ouvriers blancs.
Rapidement, l'opposition à l'Obamacare fut ainsi définie dans une approche raciste. Les opposants eurent recours à un langage codé pour décrire l'arrivée au pouvoir d'un homme noir. Le terme d'Obamacare fut utilisé pour décrire le programme universel de soins de santé mise en place par Obama comme moyen de susciter un ressentiment racial.
Les gens mieux nantis, se targuant de se soucier de la protection des libertés individuelles, eurent ainsi recours à de vieux stéréotypes raciaux pour décrire le nouveau programme de santé en l'associant injustement aux Afro-Américains, en dépit du fait que le 69 % des blancs bénéficiaient de la nouvelle législation.
Les républicains récupérèrent ainsi la perception des médias conservateurs en décrivant l'Obamacare comme une volonté de procéder à une redistribution raciale de la richesse. En conséquence, la politique visant à fournir des soins de santé abordables aux plus démunis devint perçue comme une tentative de réparer des griefs historiques.
Toutefois, depuis quelques mois, ce discours n'a plus la même portée. Le dernier sondage PEW montre que 54 % des Américains désirent conserver l'Obamacare. Plus encore, ils ne sont plus que 17 % à vouloir son démantèlement. Depuis décembre 2016, des milliers de blancs participent régulièrement à des réunions publiques pour s'opposer au projet des républicains d'abroger l'Obamacare. Qu'est-ce qui a pu se passer pour que l'on assiste à un tel revirement de l'opinion publique?
Lors de la campagne présidentielle de 2016, un grand nombre de blancs de la classe ouvrière votèrent pour Donald Trump, croyant à la promesse de ce dernier de préserver les acquis d'Obamacare tout en abrogeant le programme.
Or, ces derniers ont constaté que le projet républicain limiterait l'accès aux soins de santé, que les primes coûteraient beaucoup plus chers, que les enfants de moins de 26 ans ne seraient plus couverts, que les compagnies d'assurances pourraient exiger des primes supérieures pour les personnes souffrant de conditions existantes, que la couverture offerte par le programme Medicaid serait réduite, etc. En fin de compte, 24 millions de personnes cesseraient d'être couvertes d'ici 2026.
Le plan proposé par les républicains était attrayant si vous étiez jeunes, riches et en bonne santé. Par contre, les personnes pauvres, malades ou âgées étaient défavorisées. Ce plan aurait eu comme effet de rendre plus difficile pour des millions de personnes âgées, malades ou ayant des conditions préexistantes d'obtenir une couverture d'assurance.
En conséquence, l'attitude des médias concernant ce programme a largement changé. Depuis six mois, les journaux et les médias électroniques sont remplis d'images décrivant comment l'Obamacare a sauvé la vie de dizaines de milliers d'ouvriers blancs dans les régions rurales et minières de l'ouest des Appalaches. La population blanche devient ainsi beaucoup plus sensible aux bienfaits du programme. En conséquence, la perception de l'Obamacare en a été largement changée.
Une fois que les ouvriers blancs ont constaté que leurs familles tiraient d'importants bénéfices de l'Obamacare, ils ont changé leur attitude. Ils sont devenus conscients que l'abrogation promise par Donald Trump pourrait les léser. Ils cessèrent donc d'apputer la proposition d'une abrogation et commencèrent à demander plutôt un plan pour corriger simplement les lacunes du programme.
Les électeurs blancs supportant Trump sont peut-être sensibles aux éléments imparfaits de l'Obamacare. Néanmoins, ils ne veulent pas perdre les protections que le programme leur accorde. Aussi, partout aux États-Unis, des milliers de blancs expriment de plus en plus vigoureusement leur opposition au plan républicain. Cette opposition grandissante explique largement la difficulté des législateurs républicains à se rallier à un projet impopulaire.
Gilles Vandal, professeur émérite, École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke