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«Ceci étant, ce projet dit culturel annoncé en grande pompe à la veille du congé parlementaire en laisse plusieurs perplexes», selon l'auteur de cette lettre.
«Ceci étant, ce projet dit culturel annoncé en grande pompe à la veille du congé parlementaire en laisse plusieurs perplexes», selon l'auteur de cette lettre.

Des espaces bleus qui feront tache

Philippe Dubé
Philippe Dubé
Professeur retraité de muséologie, Université Laval
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POINT DE VUE / Dans un commentaire, le samedi 12 juin courant, le premier ministre François Legault, sur sa page Facebook, y va d’une longue litanie sur «notre fierté d’être Québécois». Sans la définir précisément, il souhaite faire de ce sentiment retrouvé son legs politique aux accents nationalistes édicté en sorte de louange. «C’est important de miser sur notre histoire et sur notre beauté», écrit-il. Une façon un peu sibylline de nous amener sur le terrain des «Espaces bleus» dont son gouvernement vient tout récemment d’annoncer la création. 

En somme, il s’agit d’un projet qui tente de faire d’une pierre deux coups en sauvant un édifice patrimonial ciblé par région administrative dans le but de procéder à sa restauration avant de le transformer en Espace bleu. Dans ces lieux, sur tout le territoire québécois, on va célébrer notre fierté locale et nationale à travers nos héros et héroïnes, nos grands succès et les productions qui en découlent. On doit comprendre que ce projet se présente comme une nouvelle franchise qui sera implantée sous la bannière «Espace bleu» avec la collaboration, à la coordination, du Musée de la civilisation de Québec. Une entreprise somme toute plus promotionnelle que culturelle. Quelle belle affaire!

Ceci étant, ce projet dit culturel annoncé en grande pompe à la veille du congé parlementaire en laisse plusieurs perplexes et, au premier rang, le réseau des musées québécois qui se voit doublés à sa droite par 259 millions$, sortis d’on ne sait où, pour créer en parallèle une filiale de maisons de la culture régionale nouveau genre. Comme si les musées régionaux n’en faisaient pas assez en matière de fierté pour flatter l’orgueil des leurs. Tout ceci tiré du chapeau du Bureau du premier ministre et de son propre ministère du Conseil exécutif, faisant fi des compétences du ministère de la Culture et des Communications du Québec qui s’active à bâtir dans la cohérence un milieu compétent en la matière depuis 60 ans en cette année même. Que faire maintenant que le premier ministre en fait son héritage personnel, auquel s’ajoute la jolie somme de plus d’un quart de milliard de dollars qui semble déjà attaché?

En France, André Malraux, alors ministre des Affaires culturelles sous le gouvernement De Gaulle, développe en 1961, soit deux ans après la création de son ministère, le concept de Maison de la culture qu’il souhaite implanter dans tous les départements français. Il en fera, de facto, la pierre angulaire de sa politique ministérielle afin de décentraliser les équipements culturels, trop concentrés dans la capitale, en déployant ces Maisons vers les collectivités locales. 

Depuis lors, le concept a connu un succès mitigé en France, bien qu’adopté en Belgique et, un peu plus tard, au Québec (Montréal) comme diffuseur généraliste de la culture. On doit reconnaître qu’une part de ce discrédit est le plus souvent attribué au dédoublement des équipements culturels. Ce constat d’échec relatif revient périodiquement sur le tapis, comme si en voulant bien faire (nous sommes tous pour la vertu), on vient du coup déstabiliser une écologie déjà sensible et fragile qui mérite pourtant toute l’attention nécessaire. 

En fait, y a-t-il moyen de composer en harmonie avec l’existant sans que la fierté célébrée se trouve un jour humiliée par un cruel échec, faute d’avoir su se greffer à un corps grouillant de dynamisme et de créativité?