La plateforme électorale du gouvernement Trudeau annonçait un total de 24 milliards $ de déficits sur les trois premières années du présent mandat et un retour à l’équilibre budgétaire pour 2019-20. La réalité avoisine plutôt les 73 milliards $ de déficits pour le présent mandat et aucune date pour balancer les comptes publics.

Des déficits pour quoi, au juste?

ÉDITORIAL / L’intention de départ n’était certainement pas celle-là, mais l’effet demeure le même. En annonçant lundi une hausse graduelle mais soutenue du taux directeur, le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz, a offert un contraste saisissant avec la politique budgétaire du gouvernement Trudeau. Et cela vient rappeler (encore) à quel point les déficits que les libéraux fédéraux multiplient depuis leur arrivée au pouvoir sont difficilement justifiables, tant du point de vue de la gestion que de l’économie.

Dans un discours prononcé lundi devant la Chambre de commerce Canada-Royaume Uni, M. Poloz a clairement réitéré que l’ère des bas taux d’intérêt touchait à sa fin. Ceux-ci avaient été maintenus à des planchers historiques un peu partout dans le monde depuis le krach de 2008, afin de stimuler l’économie. Or c’est chose faite, maintenant.

«Les banques centrales ont déployé pendant une décennie des efforts extraordinaires pour inonder les marchés de liquidités, mais l’économie mondiale n’a plus besoin de ces mesures de détente monétaire, qui peuvent être peu à peu retirées», a indiqué M. Poloz. Il prévoit que le taux directeur de la Banque du Canada, sur lequel les institutions financières alignent les taux d’intérêt qu’elles chargent aux particuliers et aux entreprises, allaient progressivement passer de 1,75 % à environ 3 %.

Voilà qui devrait, en principe, faire tinter quelques cloches à Ottawa. Les principes du keynésianisme, qui inspirent une bonne partie de l’intervention des États dans l’économie depuis un demi-siècle, stipulent que les déficits budgétaires sont un bon moyen d’amoindrir les effets d’une crise, mais pas qu’ils sont un état «normal» des finances publiques. Quand l’économie tourne à plein régime, l’État doit en profiter pour ranger l’encre rouge. En fait, injecter de l’argent dans une économie qui va déjà bien — que ce soit en déprimant les taux d’intérêt ou en faisant des déficits — peut même être contre-productif, en provoquant un emballement de la «machine» économique qui débouche sur une crise.

On dira que la santé financière du gouvernement canadien demeure malgré tout exceptionnelle comparé à celle des autres gouvernements occidentaux. Et c’est absolument vrai. Le ratio de la dette fédérale sur le PIB avoisine les 30 %, ce qui est très en dessous de la moyenne du G7 (environ 80 %), et le gouvernement Trudeau affirme que cela baissera constamment au cours des prochaines années.

Tant mieux si c’est bien ce qui finit par arriver. Mais les libéraux fédéraux n’ont justement jamais fait ce qu’ils avaient promis en cette matière depuis 2015. Leur plateforme électorale annonçait un total de 24 milliards $ de déficits sur les trois premières années du présent mandat et un retour à l’équilibre budgétaire pour 2019-20. La réalité avoisine plutôt les 73 milliards $ de déficits pour le présent mandat et aucune date pour balancer les comptes publics. Ils promettaient une baisse continuelle du ratio dette-PIB, mais celui-ci a augmenté de 0,2 % au cours de leurs deux premières années au pouvoir (bien qu’il semble de retour à la baisse maintenant), d’après des chiffres de la RBC.

Et de toute manière, même si le PLC avait maintenu ses déficits dans les limites de ses engagements, ils n’auraient pas davantage été justifiés. Le fait que les finances publiques sont bonnes n’est pas une raison de les dégrader. Au contraire, c’est maintenant qu’il faut les assainir afin d’être dans la meilleure posture possible pour faire face à la prochaine crise. C’en est presque à croire que les intérêts électoraux du PLC sont la principale raison de son incapacité à se discipliner — mais c’est une bien piètre raison d’ajouter à la dette fédérale.