Dépossession tranquille

ÉDITORIAL / Déclin ou phénomène normal dans une économie mondialisée, la perte de sièges sociaux québécois au profit d'intérêts étrangers se traduit chaque fois ou presque par l'érosion du pouvoir décisionnel dans l'économie québécoise, avec les risques que cela peut comporter.
La vente récente du Groupe Canam, fleuron québécois de l'acier, à une société américaine d'investissements, puis celle de Tembec à la compagnie américaine Rayonier Advanced Materials, est venue rappeler celles du quincailler Rona à l'Américaine Lowe's et de la Rôtisserie St-Hubert à l'Ontarienne Cara, l'an dernier.
Sans oublier le Cirque du Soleil, Sico et Alcan, au cours des dernières années.
Au-delà du sentiment d'attachement des Québécois envers des entreprises d'ici se pose la question de la préservation des emplois, du respect des ententes avec les fournisseurs et du maintien des centres décisionnels dans la province.
Dans une économie mondialisée, il est normal que des entreprises changent de main, ce qui permet même dans certains cas d'assurer leur survie, voire une expansion de leurs activités.
De plus, on ne peut bâtir un mur autour du Québec.
Mais, lorsque la vente est inéluctable, il faut au moins des garanties.
Lorsque les grandes décisions se prennent ailleurs, les dirigeants n'ont pas nécessairement la même préoccupation que les anciens propriétaires de maintenir les emplois ici et de contribuer au rayonnement économique du Québec.
Le gouvernement du Québec fait valoir que davantage d'entreprises étrangères ont été achetées par des sociétés québécoises que d'entreprises québécoises ont été vendues à des intérêts étrangers au cours des dernières années.
François Delorme, professeur au département des sciences économiques de l'Université de Sherbrooke, signale toutefois que cet argument peut être trompeur puisque outre le nombre de transactions, il faut considérer la valeur et l'importance des entreprises en cause.
Or, dit-il, « les étrangers achètent de plus grosses entreprises que celles que les Québécois achètent ».
Dans ce contexte, la vente de Rona, qui dispose d'une importance chaîne d'approvisionnement auprès de fournisseurs québécois, ne constitue pas nécessairement une bonne affaire et risque à la longue de fragiliser le tissu économique des régions.
Un sondage de l'Association québécoise de la quincaillerie et des matériaux de construction, dévoilé en avril dernier, démontre que près de la moitié (46,9 pour cent) des entreprises qui ont répondu au coup de sonde disent avoir subi un impact négatif sur leurs ventes.
La direction de Lowe's soutient au contraire que les fournisseurs québécois n'ont pas souffert de la vente de Rona et que certains ont même réalisé plus de ventes depuis la transaction.
Quoi qu'il en soit, à la suite de la perte de plusieurs sièges sociaux ces dernières années, le gouvernement Couillard doit dresser un portrait global de l'impact de ces transactions sur l'emploi, l'économie des régions et les entreprises qui ont changé de main.
Québec a créé en février dernier le Groupe d'initiative financière, dont un des mandats est de protéger les sièges sociaux québécois visés par une tentative d'acquisition étrangère en proposant, par exemple, une offre québécoise concurrente. On attend un geste!
Mais il faut aussi une stratégie et des règles claires pour garder nos sièges sociaux comme cela se fait aux États-Unis, en France et en Allemagne, notamment.
Le PDG d'Alimentation Couche-Tard, Alain Bouchard, avait lancé un message sans équivoque au gouvernement Couillard, en avril 2016, pour que les fleurons de l'économie de la province demeurent la propriété de Québécois et éviter que le Québec se transforme en une économie de succursales.
À chaque annonce de transaction majeure, on ne peut plus se contenter de paroles rassurantes ou de réponses évasives de la part du premier ministre Philippe Couillard ou de son ministre des Finances Carlos Leitao.