Déni de démocratie

ÉDITORIAL / La décision de l'Université de Sherbrooke d'interdire à ses professeurs en grève de rencontrer les étudiants pour leur expliquer les motifs de leur arrêt de travail est pour le moins déplorable et à la limite antidémocratique.
En adressant une mise en demeure au Syndicat des professeures et professeurs de l'Université de Sherbrooke (SPPUS), après que deux de ses membres eurent répondu à une invitation de l'association des étudiants en droit pour expliquer les revendications syndicales et répondre aux questions des jeunes, la direction se trouve en quelque sorte à museler ses professeurs et à priver les étudiants d'informations sur un conflit qui les concernent au premier chef.
L'Université de Sherbrooke soutient qu'en agissant ainsi, les deux professeurs de la Faculté de droit, Finn Makela et Véronique Fortin, ont contrevenu au Code du travail qui interdit aux travailleurs en grève d'effectuer leurs tâches habituelles sur le campus.
Elle somme le syndicat d'empêcher de telles rencontres à l'avenir et menace de recourir « à tous les moyens légaux » pour les faire cesser.
En quoi le fait pour un syndiqué en grève d'expliquer aux étudiants la nature d'un conflit équivaut-il à un travail?
Est-ce à dire qu'un professeur en grève ne devrait pas parler publiquement?
On a aussi interdit à une chercheuse et professeure à la Faculté d'éducation , Geneviève Paquette, qui a collaboré à l'Enquête sur la sexualité, la sécurité et les interactions en milieu universitaire, de participer à titre d'experte à une journée de réflexion sur les violences sexuelles sur les campus, mardi, en présence de la ministre de l'Enseignement supérieur, Hélène David.
L'Université de Sherbrooke a beau être en désaccord avec les revendications du SPPUS, le fait de vouloir empêcher les professeurs syndiqués de prendre la parole lors d'une assemblée publique d'étudiants pour les informer sur le conflit en cours équivaut à un déni de démocratie. Il en va de même pour la chercheuse Geneviève Paquette, qui était invitée par le gouvernement pour présenter ses travaux.
Il est normal que les étudiants, qui sont les premiers touchés par cette grève qui survient à la mi-session, veuillent entendre le point de vue des syndiqués, de surcroît dans une université qui est censée être un lieu de débats et de liberté d'expression.
L'Association générale des étudiants en droit considère avec raison que le geste de la direction de l'université porte atteinte aux droits de ses membres d'être informés.
Paradoxalement, l'Université de Sherbrooke invite ses professeurs à participer aux rencontres et aux activités portant sur la course au rectorat pour nommer un successeur à la rectrice Luce Samoisette, sans sembler se soucier du Code du travail dans ce cas.
L'Université de Sherbrooke s'était montrée plus conciliante lors du fameux Printemps Érable, en 2012, alors que les étudiants avaient boycotté les cours pendant plusieurs semaines et que certains de leurs confrères s'étaient adressés aux tribunaux pour forcer la reprise des cours.
Les quelque 400 professeurs, dont la convention collective est échue depuis près de deux ans, en étaient hier à leur 10e journée de grève; ils réclament principalement un plancher d'emplois de même que des hausses salariales.
Il ne nous appartient pas ici de juger ou de prendre position sur ce conflit de travail, mais en restreignant le droit de parole de ses professeurs la direction de l'Université de Sherbrooke risque d'attiser les tensions avec le SPPUS et avec la communauté étudiante.