Philippe Couillard

D'abord mon intégrité professionnelle

Cher Dr Couillard, Cher Dr Barrette,
Après vos récentes annonces, je crois qu'une mise au point s'impose. Contrairement à ce que vous semblez penser, je ne suis pas un bien public. Je suis un individu à part entière, avec un conjoint, des enfants, des parents, des amis, des loisirs, des obligations hors travail. Et une santé mentale. Et je suis parfois malade, moi aussi. Ah, oui : je suis aussi médecin de famille.
Je ne suis pas un bien public. Vous ne pouvez pas me dicter comment gérer mon travail. Vous ne pouvez pas prétendre que, puisque l'État a payé mes études, je vous suis redevable au point de sacrifier mon intégrité professionnelle.
Ne vous méprenez pas, j'aime mon travail de tout mon coeur. J'aime mes patients. J'aime mon travail, même quand je rentre du bureau à 21 h alors que j'y suis depuis 7 h et que je n'ai ni dîné ni soupé. J'aime mon travail, même quand ma pagette sonne à 4 h du matin et que je dois aller soigner un patient entre la vie et la mort.
Vos dernières idées pour améliorer l'accessibilité à un médecin de famille me sidèrent.
[...]
J'ai une pratique majoritairement gériatrique. Mes patients ont, en moyenne, une quinzaine de problèmes actifs. Quand ils me visitent, de peine et de misère avec leur marchette, je m'assure qu'ils n'aient pas à se redéplacer de sitôt. Je prends le temps de «faire le tour». Et même si j'ai une pratique exemplaire, parfois, ils se fracturent une hanche, font un infarctus ou développent une pneumonie. C'est la vie : des visites médicales fréquentes, même hebdomadaires, n'y changeront pratiquement rien. Les consultations à l'urgence sont inévitables.
Selon votre raisonnement, je serai pénalisée si je passe beaucoup de temps et peu fréquemment avec mes patients, et encore plus s'ils consultent à l'urgence. Vous nous encouragez tout simplement à ne prendre en charge que des patients jeunes et en pleine santé.
Qu'en est-il des médecins chercheurs? Nous souhaitons tous que la province continue de faire bonne figure sur le plan des découvertes scientifiques. Qu'en est-il des médecins enseignants? Vous mettez en péril la qualité de l'enseignement aux futurs médecins. Votre vision simpliste de la profession est décevante et dangereuse.
Nous avons d'ailleurs toutes les difficultés à combler les postes de médecine familiale depuis maintes années. Des efforts musclés sont faits pour encourager la relève vers la médecine générale. Vous êtes en train de rendre ces efforts complètement vains. [...]
Pire encore, vous nous poussez à nous requestionner sur le sens de notre pratique. J'en viens à me demander si je ne dois pas aller à l'encontre de mes principes pour contourner vos plans tordus. Abandonner définitivement la pratique? Me désaffilier de la RAMQ? Quitter le Québec? Me passer de 30 % de mon salaire pour conserver mon intégrité professionnelle?
Marie-Pier Villemure
Médecin de famille et professeure à la faculté
de médecine et des sciences de la santé
à l'Université de Sherbrooke