Si rien n’est fait au-delà des 5 M$ annoncés par Québec cette semaine, Le Soleil (Québec), Le Droit (Ottawa-Gatineau), La Tribune (Sherbrooke), Le Nouvelliste (Trois-Rivières), La Voix de l’Est (Granby) et Le Quotidien (notre photo) (Saguenay) – de véritables institutions qui font partie de l’ADN de leur région – pourraient disparaître.

Crises des médias : appui des lecteurs

+ Sauvegarde des journaux : des options existent

La perspective de la disparition de six journaux du Groupe Capitales Médias sème l’émoi au Québec et particulièrement dans les régions qu’ils desservent.

Une étude récente évoquait une diminution de moitié du nombre d’articles publiés dans les journaux locaux au cours des dix dernières années, une conséquence directe de la crise des médias imprimés. La fermeture de plusieurs médias locaux écrits et radiophoniques (dont de nombreux médias communautaires) dans toutes les régions du Québec est un enjeu de démocratie particulièrement crucial au moment où l’information de qualité se noie dans l’opinion et les informations dont la fiabilité est douteuse.

Les discussions en cours montrent combien les médias locaux sont importants pour une multiplicité d’acteurs (...)  

Avec la perte constante de revenus de publicité en faveur des géants numériques, il est clair qu’il devient essentiel de repenser le modèle d’affaires sur lequel se base la production de nos nouvelles. Les réactions suscitées nous rappellent que les médias d’information ne sont pas des entreprises comme les autres, mais des outils essentiels pour la vitalité économique, sociale, culturelle et politique des communautés qu’ils desservent. 

En conséquence, les communautés affectées par les possibles fermetures ont réagi de manière vive. 

Dans plusieurs des régions touchées, des rencontres ont eu lieu ces derniers jours avec des travailleurs, des instances de développement local, des structures d’accompagnement et des municipalités pour identifier qui serait prêt à mettre la main à la pâte pour accompagner une potentielle transformation du modèle d’affaires de ces médias. 

La mobilisation en cours est importante à plusieurs niveaux. 

D’abord, la nature et la diversité des acteurs impliqués permettent d’envisager une réelle transformation du modèle d’affaires afin d’assurer, d’abord et avant tout, la pérennité de ces médias. 

En attente de l’arrivée improbable d’un nouvel investisseur privé aux poches profondes qui saura faire ce que d’autres avant lui n’ont pas pu (...), les communautés et les travailleurs doivent réfléchir à comment gérer autrement. 

On ne peut pas penser faire reposer la solution uniquement sur le gouvernement ni sur les travailleurs. Mais des solutions hybrides existent : le cas de la reprise par la communauté de la laiterie de l’Outaouais, relevée par des consommateurs locaux et les travailleurs (organisés, respectivement, en coopérative de consommateurs et coopérative de travailleurs actionnaires, et en alliance avec des entrepreneurs privés) a montré qu’il est non seulement possible de préserver le siège social local d’une entreprise, mais que le sentiment de fierté que ceci génère a été un facteur clé de sa croissance par la suite. 

L’enracinement local de ces médias génère une mobilisation locale d’égale mesure et l’enjeu est correctement perçu comme étant (aussi) un de développement régional. Dans ce contexte, il est envisageable d’assurer la contribution d’autres types d’acteurs concernés par cette question, entre autres, des fonds de développement régionaux. Cette mobilisation régionale ouvre aussi la possibilité de développer des solutions par média/région, qui tiendront compte des particularités, des ressources et des besoins de chacun. Des options existent. (...) Le Chantier de l’économie sociale et ses partenaires régionaux que sont les Pôles d’économie sociale sont prêts à contribuer pour soutenir les initiatives qui veulent miser sur la propriété collective et la démocratie comme outil de développement.  

Béatrice Alain
Directrice générale, Chantier de l’économie sociale

Frédéric Lalande
Président, Chantier de l’économie sociale

+ Parce que La Tribune fait partie de la famille

La Tribune a longtemps été pour moi un parent éloigné. Nous venions dans la région et la première chose que mon défunt père faisait, c’était d’aller chercher La Tribune. Natif du coin, il se mettait à jour dans l’ordre : nécrologie, actualités et sports! Il prenait des nouvelles de son monde. 

En guise de cadeau, nous lui avions même offert un abonnement. Pendant quelques années, il recevait La Tribune par la poste, une journée plus tard, n’habitant pas la région.

Une fois Sherbrookoise, La Tribune est devenue un parent un peu plus proche, que j’ai aimé, que j’ai critiqué, que j’ai longtemps fréquenté que le samedi.

Depuis quelques années, j’ai connu plus personnellement quelques membres de la famille. Certaines femmes et hommes qui créent le journal au quotidien. Je n’ai pas vu des gens qui exerçaient leur métier. J’ai vu des personnes engagées et croyant à l’importance d’une presse régionale et locale.

Aujourd’hui, je me suis réabonnée à La Tribune mais contrairement à mon père, je ne commence pas par les avis de décès.

Je soutiens mon journal.

Chantal Charest
Sherbrooke

+ Un vide irremplaçable

Nous sommes six personnes à la maison et La Tribune, en papier, est le seul journal que nous recevons et que nous lisons selon ce qui nous y intéresse. Nous n’avons pas de tablettes ou de téléphone intelligent et, pour nous, la version papier est, je dirais, indispensable. N’écoutant pratiquement jamais la TV, je n’y écoute pas les nouvelles non plus. Pour moi, la version papier me convient mieux, car je me sens libre d’y choisir rapidement ce que je veux selon mes centres d’intérêts (...)

Je n’ai pas, non plus, de compte sur les réseaux sociaux qui semblent être un véhicule pour les fausses nouvelles non vérifiables. Il semble bien, d’après ce que l’on m’en dit, que n’importe qui y dit n’importe quoi.

Pour ce qui est de La Tribune ou des autres journaux régionaux, même si les journalistes ne sont pas nécessairement parfaits et à l’abri des erreurs, tout comme chacun de nous d’ailleurs, je crois encore qu’il y a un professionnalisme assez rigoureux avec un désir sincère d’apporter des informations vraies, vérifiées et vérifiables, même si elles ne sont pas toujours complètes. 

(...)

Nous sommes abonnés à l’année plus de 35 ans et nous prévoyons le demeurer. La perte de La Tribune, version papier, créerait certainement un vide qui nous paraîtrait irremplaçable puisque nous ne sommes pas des adeptes de tous les gadgets électroniques à la mode.

Jean Beloin
Sherbrooke

+ Le partenariat pour un quotidien durable 

Quelle devrait être la formule de propriété implantée avant la fin de 2019, afin de s’assurer la présence de journaux quotidiens forts et durables en Estrie et dans les différentes régions du Québec?

J’aimerais bien une formule ouverte mettant en partenariat les employés de ces journaux, avec des investisseurs régionaux, puis un ou des fonds de travailleurs, ainsi qu’un réseau national médiatique déjà établi et aguerri aux lois du marché.

Voilà pour l’aspect entreprise.

Pour ce qui est du volet journalistique, outre l’objectivité habituelle des reporters, une politique éditoriale moderne de traitement de l’information garantissant une diversité de voix devrait faire consensus.

Albert Bérubé
Ex-journaliste de La Tribune

Crise des médias : cette fois doit être la bonne

Lundi s’amorce à Québec une commission parlementaire décisive pour rien de moins que la pérennité de la vie démocratique québécoise. La commission sur l’avenir des médias d’information survient tout juste une semaine après que le Groupe Capitales Médias se soit placé, avec ses six quotidiens, à l’abri de ses créanciers. 

Si rien n’est fait au-delà des 5 M$ annoncés par Québec cette semaine, Le Soleil (Québec), Le Droit (Ottawa-Gatineau), La Tribune (Sherbrooke), le Nouvelliste (Trois-Rivières), La Voix de l’Est (Granby) et Le Quotidien (Saguenay) – de véritables institutions qui font partie de l’ADN de leur région – pourraient disparaître. Les Québécois sont sous le choc.

On répète depuis des années qu’il y a une crise dans les médias, mais des solutions tardent à être mises en place pour remédier à l’exode des revenus publicitaires vers des géants du web comme Google et Facebook. Ces derniers ont grossi en vampirisant le contenu produit par les médias traditionnels… et en ne donnant rien en retour, pas même leur juste part de taxes et d’impôt. Même si Québec a bougé sur ce plan en demandant aux GAFA de percevoir la TVQ depuis janvier, rien n’est en vue du côté d’Ottawa pour rétablir l’équilibre fiscal à court terme et les journaux attendent toujours l’aide promise dans le dernier budget fédéral. 

On dit que « les journalistes sont les chiens de garde de la démocratie » et ce n’est pas une lubie. À l’aube d’une campagne électorale fédérale et à l’ère des « fake news », le journalisme est plus essentiel que jamais et la valeur démocratique de marques d’information fiables est immense. 

Espérons que cette énième consultation sera la bonne. Elle doit permettre non seulement de trouver comment assurer la survie des médias (...) mais aussi comment maintenir les emplois qui permettent la production d’une information de qualité. Le gouvernement Legault doit rapidement développer une solution globale qui s’adresse autant aux journaux, qu’à la télévision et à la radio. Il doit également faire pression sur Ottawa afin que la fiscalité et la réglementation soient adaptées au numérique pour éviter la fermeture d’autres médias.  

Denis Bolduc
Président du Syndicat canadien de la fonction publique (FTQ)