Contre la réduction proposée

ÉDITORIAL / La ministre fédérale de la Justice, Jody Wilson-Raybould, envisage une modification du Code criminel pour diminuer la limite légale du taux d'alcoolémie à 0,05 ou 50 milligrammes par 100 millilitres de sang. Nous sommes contre cette idée qui fait l'objet d'une consultation précipitée, en plein été de surcroît.
La ministre libérale estime que la société sera mieux protégée si les conducteurs prennent le volant avec une limite plus faible de leur taux d'alcoolémie. On ne peut pas être contre cette prétention. D'ailleurs, CAA-Québec rappelle que des études de l'Institut national de santé publique du Québec montrent un gain réel à abaisser la limite actuelle de 0,08 à 0,05.
Toutefois, la réduction qui peut sembler minime est loin d'être banale, tout comme la modification du Code criminel. Le changement évoqué inquiète vivement le vice-président aux affaires publiques et gouvernementales de l'Association des restaurateurs du Québec (ARQ), François Meunier. « On parle de criminaliser, on parle de changer le Code criminel, insiste M. Meunier, de faire en sorte que quelqu'un se retrouverait avec un dossier criminel et pourrait notamment être empêché de voyager à l'étranger parce qu'on retrouve un taux d'alcoolémie entre 0,05 et 0,08. »
Pour une femme, elle serait alors limitée à une seule consommation, tout comme certains hommes, selon M. Meunier. L'impact serait très grand pour les restaurateurs et les coquetels de financement. Ce débat autour de l'abaissement du taux à 0,05 a déjà fait rage en 2009-2010. En décembre 2009, quatre journalistes, deux femmes et deux hommes, de La Voix de l'Est à Granby ont réalisé l'exercice d'un souper arrosé de quelques consommations tout en mesurant fréquemment leur taux d'alcoolémie dans le sang. Sans aller dans les moindres détails, l'exercice avait permis de constater que la consommation d'un seul verre de bière de 20 onces en 25 minutes avait fait en sorte que les deux femmes dépassaient la limite de 0,05. Les deux hommes respectaient facilement la norme projetée. Après deux bières, les femmes dépassaient même la limite actuelle de 0,08.
La limite de 0,08 nous apparaît convenable dans le moment, surtout dans le contexte de la légalisation de la consommation de la marijuana en 2018.
Comment peut-on vouloir réduire encore la consommation d'alcool avant de prendre le volant alors qu'on reste vague sur la conduite avec les facultés affaiblies par la marijuana? Pourtant, les réflexes des automobilistes seront grandement affaiblis par la consommation de la marijuana.
Si l'objectif est de réduire les accidents mortels et les risques d'accidents mortels, on devrait interdire de conduire un véhicule sous les effets de la marijuana avant de songer à abaisser la norme pour l'alcool. On devrait aussi se pencher sur les risques causés par les personnes qui n'ont plus les capacités cognitives et les réflexes pour une conduite normale en raison des médicaments qu'elles consomment.
Le directeur de la Fondation CAA-Québec pour la sécurité routière, Marco Harrison, est d'ailleurs cinglant dans un commentaire. « On sait que la légalisation du cannabis nécessitera des investissements importants en prévention, en sensibilisation et en coercition. Et, on peut déjà s'inquiéter, dit-il, de l'avancement des efforts déployés, de la suffisance des sommes prévues. Avec l'abaissement de la limite légale d'alcool à 0,05, nous croyons que la bouchée serait trop grosse pour les gouvernements, et la pilule trop difficile à avaler pour les automobilistes. »
Notre opinion est la même. Il faut d'abord se concentrer sur les conséquences de la légalisation de la marijuana. Le gouvernement de Justin Trudeau ne doit pas chercher à faire diversion ou à calmer le jeu par rapport à la marijuana en ouvrant un nouveau débat sur la consommation d'alcool avant de prendre le volant.