Conduire à 75 ans

Éditorial / Roger Marmonier n'aurait jamais dû posséder un permis de conduire ni se trouver au volant d'une voiture. En février 2016, l'homme de 86 ans a grièvement blessé une adolescente dans l'Est de Sherbrooke. Celle-ci en conserve toujours de pénibles séquelles. Ce geste irréfléchi pourrait-il être prétexte à une remise en question de la capacité des aînés à conduire une voiture? La Société d'assurance-automobile du Québec (SAAQ) doit-elle augmenter ses contrôles envers les détenteurs de permis âgés de plus de 75 ans?
C'est la récente recommandation soumise par la coroner Stéphanie Gamache, invitant la SAAQ à déployer davantage d'efforts pour dépister ceux dont l'état de santé pourrait compromettre leur aptitude à conduire. Elle remettait son rapport à la suite d'un accident survenu sur une autoroute de la région montréalaise impliquant un conducteur de 90 ans qui s'était engagé à contresens. La coroner fait valoir avec pertinence que les conducteurs âgés seront sans cesse plus nombreux en raison du vieillissement de la population.
L'analyse du nombre de titulaires d'un permis de conduire prouve d'ailleurs ses prétentions. En cinq années, le groupe des 65 à 74 ans a augmenté de près de 160 000 pour totaliser 715 000 en 2016. Les 282 766 conducteurs de 75 à 84 ans ont pour leur part progressé de 54 000. On retrouve même trois titulaires de permis âgés de 102 ans, quatre de 101 ans et sept de 100 ans. On vit plus vieux et en meilleure santé qu'auparavant. Il est donc normal de retrouver plus de conducteurs âgés.
Malgré cette augmentation substantielle, il est intéressant de noter que les conducteurs de plus de 75 ans sont plus prudents. Leur bilan routier surpasse celui de tous les autres groupes d'âge réunis. L'an dernier, les 74 à 84 ans ont ainsi été impliqués dans seulement six accidents avec dommages corporels par 1000 titulaires de permis. En comparaison, les 16 à 19 ans ont été mis en cause dans 27 accidents.
Actuellement, la SAAQ exige un examen médical et visuel à partir de 75 ans, puis à 80 ans. Bien des changements peuvent survenir à cet âge dans ce court laps de temps. Ne devrait-on pas réduire cette période à deux ans comme on le prescrit à partir de 80 ans?
« Les conducteurs à risque, ce n'est pas seulement une question d'âge, mais de capacité physique et cognitive et avec l'âge c'est quelque chose qui peut changer rapidement », reconnaît Gino Desrosiers. Relationniste de la Société, celui-ci ajoute que son organisation a précisément pour objectif et préoccupation de raffiner la détection des conducteurs à risque dans son plan stratégique 2016-2020. Tout est sur la table, dit-il, et la SAAQ regarde ce qui se passe ailleurs pour améliorer ses pratiques.
Le cas de Roger Marmonier semble constituer une exception. Il a été déclaré non criminellement responsable parce que l'individu souffre de démence. Le 22 février, il était ivre mort, son taux d'alcoolémie dépassant de plus de trois fois la limite permise.
Ce chauffard inconscient aurait dû être détecté par la SAAQ. Il a malheureusement réussi à passer entre les mailles du filet de sécurité. Il sera toujours difficile, voire quasi impossible, d'empêcher ces bombes ambulantes de conduire. La SAAQ a par contre l'obligation de prendre tous les moyens raisonnables pour prévenir ce genre de drame. Elle doit aussi éviter de tomber dans la discrimination envers les aînés, ce qui semble être heureusement le cas.