Complices silencieux de l'islamophobie

Bien que la réflexion sur la laïcité de nos institutions est nécessaire, le positionnement du débat sur l'islam et la place des musulmans dans la société québécoise n'est pas sans susciter plusieurs dégâts. Il ne s'agit plus de fermer les yeux, de nier la réalité des agressions islamophobes dont sont désormais victimes plusieurs de nos concitoyens. Car aujourd'hui, de tels comportements inacceptables se passent ici, en Estrie et à Sherbrooke.
Depuis quelques jours, des Sherbrookois de religion musulmane nous font part des intimidations et agressions, physiques et verbales, qu'ils subissent de plus en plus ouvertement dans leur vie quotidienne. Est-il si étonnant que se produisent aujourd'hui de tels comportements haineux? Pas tant que cela, malheureusement. Si l'on ne cesse de dénoncer les nombreuses stigmatisations dont sont victimes les Québécois musulmans depuis quelques mois, ces dénonciations restent vaines et la sensibilisation à la multiplication des comportements racistes dans notre société ne semble aujourd'hui trouver aucun écho dans les milieux politiques.
Car c'est bien de comportements relevant du racisme dont il s'agit. Certes le racisme d'antan, caractérisé par l'idée de différenciation biologique entre les « races » a aujourd'hui quasiment disparu, mais un racisme nouveau genre, qui s'appuie sur une présupposée incompatibilité des valeurs portées par certaines cultures ou religions avec celles de la société majoritaire, opère désormais et légitime les comportements les plus choquants.
Souvent ce néo-racisme parait même d'autant plus acceptable qu'il se déploie, sous couvert de bonne volonté en s'appuyant sur des prétextes vertueux et des valeurs fondamentales (égalité femmes-hommes, droits des LGBT) qu'il instrumentalise pour mieux distinguer ce « nous civilisés » de l'étranger à nos valeurs et notre société. Et ces mots, ces propos, légitiment toujours plus des passages à l'acte, certes isolés, mais que l'on ne peut passer sous silence.
Qui peut alors dénoncer? Les musulmans eux-mêmes? Mais comment dénoncer quand on a peur? Comment ne pas craindre que la dénonciation elle-même ne soit comprise comme une mise en scène victimaire d'une communauté pourtant plus fragile aujourd'hui que jamais? La plupart de nos concitoyens de religion musulmane n'osent pas répliquer, craignent de signaler les agressions dont ils sont victime aux services de police et refusent d'alerter les médias par peur d'instrumentalisation. Ils nous affirment aussi vouloir faire profil-bas, se montrer patients face à la souffrance, ou Sabr comme cela est d'ailleurs enseigné en islam, pour toujours mieux prouver leur bonne intégration dans la société.
Pourquoi alors continuer de dénoncer? Pourquoi ne pas renoncer? Parce qu'au-delà des mots, il y a les actes. Au-delà des mots, ce sont nos concitoyens, des femmes et des hommes qui sont agressés de plus fréquemment dans leur quotidien. Accepter ces mots, accepter ces actes, c'est accepter que le racisme a sa place dans la société. Se taire, c'est s'en rendre complice.David Koussensprofesseur et titulaire de la
chaire de recherche sur les religions en modernité avancée à l'Université de Sherbrooke
Geneviève Pinard-Prévost chargée de cours à l'Université de Sherbrooke