En 2018, seulement 16 % des entreprises financées de ce secteur comptaient au moins une femme cofondatrice et seulement 7 % des projets financés étaient dirigés exclusivement par des femmes fondatrices.

Cash City ? Pas pour les femmes...

CHRONIQUE / «Selon un nouveau rapport, en 2018, seulement 16 % de toutes les entreprises du secteur agroalimentaire comptaient au moins une femme cofondatrice et seulement 7 % des projets financés étaient dirigés par des femmes fondatrices. Ces pourcentages ont à peine changé au cours des cinq dernières années. Si nous voulons plus d’innovation au sein de notre industrie alimentaire, il faut que cela change, et vite. »

Ce récent rapport sur le financement des entreprises en démarrage du secteur agroalimentaire a quasiment passé inaperçu et pourtant il nous fournit des chiffres convaincants. Les entrepreneurs du secteur ont accès à un montant grandissant de capital de risque. Une bonne nouvelle. Mais apparemment, on laisse pour compte certains groupes, surtout celui des femmes. Bien que le rapport provienne des États-Unis, on peut penser que le même scénario se produit ici au Canada. 

Ce rapport constitue en quelque sorte la toute première enquête sur les disparités de financement entre certains groupes démographiques dans le secteur agroalimentaire. Le rapport qui s’intitule Money Where Our Mouths Are, publié il y a quelques jours, mentionne que le degré de soutien offert aux hommes qui désirent démarrer une nouvelle entreprise diverge grandement de celui offert aux femmes. En 2018, seulement 16 % des entreprises financées de ce secteur comptaient au moins une femme cofondatrice et seulement 7 % des projets financés étaient dirigés exclusivement par des femmes fondatrices. Selon le rapport, ces pourcentages ont à peine changé au cours des cinq dernières années.

Certains pourraient expliquer cette disparité en affirmant que les projets dirigés par des hommes sont plus nombreux que ceux représentés par des femmes. Peut-être, mais probablement que certaines candidates se découragent avant même d’aller au front, avant même qu’elle ne demande un seul sou. Certes, dans la plupart des secteurs, les femmes ont du mal à trouver un soutien financier. Mais en alimentation, les enjeux diffèrent énormément. La nourriture représente la base de nos cultures et se retrouve au cœur de nos communautés. L’alimentation nous interpelle tous, d’une manière ou d’une autre, plusieurs fois par jour.

Avec peu ou pas de diversité de pensées dans le système, le secteur de la transformation, longtemps dominé par les hommes, peinait à innover depuis de nombreuses années. Ce n’est que depuis quelques années que des perturbateurs redéfinissent complètement notre relation avec l’alimentation. Qu’il s’agisse de protéines, de notre volonté de gérer notre empreinte biologique par le biais de nos choix alimentaires, de la façon d’atteindre les consommateurs ou de nouveaux canaux de distribution, tout change. 

La plupart de ces changements ont été motivés par des individus provenant de l’extérieur des sphères normales du secteur alimentaire. Sur le marché, nous constatons de plus en plus de produits prêts à consommer de haute qualité et l’émergence d’un portefeuille très intéressant de produits à base de protéines végétales. Mais aussi, des aliments produits en laboratoire se pointent maintenant à l’horizon. Les investisseurs non traditionnels du secteur agroalimentaire ont essentiellement une vision différente de l’agriculture et de la manière dont nous devrions produire des aliments, que ce soit pour répondre à nos attentes contemporaines en matière de bien-être animal, d’environnement ou de nutrition. Ce constat s’applique certainement aux femmes. 

Comparativement aux hommes, les femmes gèrent les risques différemment et voient le marché dans plusieurs dimensions et les résultats financiers le prouvent. Selon le rapport, les entreprises alimentaires créées par des femmes génèrent des revenus plus élevés, soit plus du double par dollar investi. Les femmes ont également tendance à mieux faire travailler leur capital, offrant à leurs investisseurs un retour sur investissement supérieur de 35 %. Malgré des résultats probants à l’appui, les différences en matière de financement subsistent.

Les investisseurs, principalement des hommes, savent tous bien maîtriser l’art de la finance, étant motivés par leur évolutivité. Ceux-ci comprennent mal que les femmes ont tendance à apprécier certaines nuances alimentaires ce qui les mène à comprendre plus facilement les subtilités financières liées aux investissements dans le secteur. Les femmes donnent aussi souvent des évaluations plus honnêtes des défis et des occasions d’affaires qui se présentent pour leur entreprise. Les équipes dirigées par des femmes se concentrent sur la réussite à long terme. Pour le secteur agroalimentaire, la patience est une vertu, contrairement aux industries de haute technologie par exemple, et la contribution des femmes est tellement précieuse.

De plus, le rapport suggère que les femmes entrepreneures dans le secteur alimentaire remboursent leurs prêts beaucoup plus rapidement que les hommes. Les femmes ont également tendance à réinvestir leurs nouvelles richesses dans leurs communautés, y compris les familles, la santé et l’éducation, rien de moins. Les hommes peuvent faire des choses exceptionnelles, mais les femmes aussi. 

Le capital de risque reste un système très fragmenté et insulaire, en particulier dans le secteur alimentaire. Nous pouvons penser que les décisions d’investissement étaient rationnelles, mais elles ne le sont pas. Il s’agit de savoir qui vous connaissez, point final. Nous devons avoir plus de femmes impliquées et favoriser un processus inclusif pour tous les cycles de financement.

L’enjeu sort du contexte de l’égalité des sexes dans le secteur de l’alimentation, il revêt une importance majeure pour sortir l’innovation d’un coma qui perdure. Certains diront que le secteur innove sans cesse, mais en se comparant à d’autres coins du monde, notre situation est anémique. Ce dernier rapport a examiné le rôle de la femme, mais différents groupes ethniques peuvent également contribuer à la croissance de notre économie alimentaire. Une diversité relevée ne consiste pas seulement à avoir davantage de groupes sous-représentés dans les écoles, les entreprises et les classes, il s’agit également de créer un monde dans lequel notre société multiculturelle se reflète dans nos assiettes, tous les jours.

Sylvain Charlebois est professeur titulaire à l’Université Dalhousie