Bombardier et la renégociation de l'ALENA

ANALYSE / Lors de la dernière campagne présidentielle américaine, Donald Trump a développé une rhétorique commerciale dénonçant les accords de libre-échange qui favorisaient indûment des concurrents étrangers vis-à-vis les compagnies américaines. Mettant l'accent sur le principe du « Made in America », le futur président cibla particulièrement l'ALENA comment « le pire accord commercial qui aurait déjà été signé n'importe où ». Conséquemment, il fit une priorité de son administration la renégociation, voire l'abrogation de cet accord.
Adhérant à la rhétorique commerciale de Trump, Boeing s'est empressé de contester la vente par Bombardier de 75 appareils de la série C, chargeant que la société canadienne pouvait écouler ses avions à un prix inférieur aux coûts grâce à un financement gouvernement. Alléguant être blessé par des pratiques commerciales déloyales, Boeing a demandé à la Commission du commerce international des États-Unis de déposer des droits antidumping et compensateurs contre la série C.
La contestation de Boeing apparaît d'autant plus farfelue que la compagnie américaine ne souffre pas d'un dumping présumé qu'elle allègue contre Bombardier. En effet, le contentieux porte autour d'un modèle d'avion vis-à-vis lequel Boeing ne fabrique pas de produits concurrents. En dépit de cela, Boeing a demandé que les avions de la série C se voient imposer un droit compensateur de 80 %. Boeing veut visiblement par sa requête fermer le marché américain à la série C.
En juin dernier, la Commission américaine du commerce international a voté à 5 à 0 en faveur d'une conclusion préliminaire selon laquelle les pratiques commerciales de Bombardier causent des blessures majeures à Boeing et au secteur aéronautique américain.
Pourquoi Boeing abuse-t-il des lois commerciales américaines? Tout simplement, il veut prévenir une concurrence éventuelle de Bombardier et l'empêcher de développer ultérieurement la CS500. Mais pourquoi Boeing a-t-il si peur de Bombardier, alors que ses ventes d'avions sont en chiffre d'affaires dix fois plus élevées que l'avionneur canadien?
En effet, Bombardier a conçu un avion unique à la fine pointe de la technologie. En recourant à des matériaux innovants et en développant par l'entremise de Pratt & Whitney un nouveau moteur, les avions de la série C obtiennent une meilleure combustion des carburants avec moins d'émissions tout en produisant moins de bruit que les moteurs à réaction existants. L'avion est si révolutionnaire, qu'elle fut classée comme « une icône dans sa catégorie » par une étude pilote dans Aviation Week au début de 2017.
L'ironie dans la demande de Boeing à l'administration Trump d'agir « pour mettre fin aux pratiques commerciales illégales et injustes de Bombardier », c'est que la série C, plus que le 787 Dreamliner de Boeing vanté par le président Trump comme un succès industriel américain impressionnant, est largement un produit américain. En effet, plus de 50 % des composantes de la série C proviennent des États-Unis, alors que c'est moins de 50 % pour le Dreamliner avec son moteur Rolls-Royce de Grande-Bretagne.
Le moteur à réaction à turbofan à engrenages développé par Pratt & Whitney, une filiale de United Technologies, fut réalisé en collaboration avec Bombardier. Néanmoins, largement produit aux États-Unis, il représente une réalisation impressionnante dans la technologie américaine. La série C est simplement le premier avion à utiliser ce moteur.
Ce succès de la technologie américaine montre les problèmes liés avec la rhétorique du « Made In America » de Trump. Les exportations aérospatiales américaines ont progressivement augmenté. De 53,5 milliards de dollars en 2000, elles sont passées en 2016 à un record de 134,1 milliards. Même Boeing, avec 85 % de ses ventes à des compagnies aériennes et aux autres utilisateurs étrangers, bénéficie largement des politiques de libre-échange.
La rhétorique de « Made in America » représente donc une fierté nationale mal placée et repose au moins pour l'industrie aéronautique sur une hypothèse dangereuse. La mondialisation dans le secteur aérospatial n'est pas un problème purement académique. Cette industrie dépend largement de frontières ouvertes.
Ici encore, l'administration Trump a réussi à créer dans une industrie largement mondialisée une grande incertitude dont non seulement Bombardier, mais aussi les travailleurs et les voyageurs américains pourraient faire les frais. En effet, en plus d'offrir aux Américains un avion permettant de voyager à un prix moindre, Bombardier emploie 7000 travailleurs américains dans 17 États.
En tenant compte de l'énorme excédent commercial américain dans l'aérospatiale et du succès remarquable de la plupart des entreprises américaines dans ce secteur, les politiques protectionnistes mises en place par l'administration Trump sont à la fois inutiles et contre-productives.
Conscient des dommages importants que Boeing et les politiques de Trump pourraient causer à l'industrie aérospatiale canadienne, le gouvernement canadien est intervenu vigoureusement en opposant une défense musclée aux allégations de Boeing. Le Canada menace même de ne pas acheter des avions de défense produits par Boeing.
Néanmoins, le contentieux entourant la Série C ne représente que le dernier chapitre d'une lutte récurrente et controversée touchant des dossiers comme le bois d'oeuvre ou la vente de produits laitiers américains au Canada. Cette aggravation du climat commercial canado-américain rend encore plus difficile la renégociation de l'ALENA qui a débuté la semaine dernière.
Gilles Vandal est professeur émérite à l'École de politique appliquée de l'UdeS.