Baliser l'incertitude

CHRONIQUE ENVIRONNEMENT / Dans cette série de chroniques, nous avons examiné les cinq scénarios socio-économiques (SSP) qui vont servir au prochain rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat pour son prochain rapport prévu pour 2020. Ces cinq scénarios explorent des futurs possibles. Le premier décrit un monde où on appliquerait le développement durable alors que le second explore ce qui se passerait si rien ne change dans le monde politique. Le troisième décrit un monde où le protectionnisme et les rivalités régionales dominent et où les organismes internationaux ne peuvent pas jouer efficacement leur rôle. Le quatrième présente une société à deux vitesses où les plus riches s’en tirent et les plus pauvres casquent. Enfin, le cinquième SSP présente un monde où la technologie est reine et où le développement économique est partagé à la grandeur de l’humanité.

Ces constructions sont bien sûr hypothétiques. Elles relèvent de modèles socio-économiques qui servent à prévoir l’évolution de la démographie, de l’éducation, de la consommation énergétique et des émissions de gaz à effet de serre pour postuler des enjeux de l’adaptation et de la lutte aux changements climatiques. Ils nous donnent un spectre de réponses possibles qui vont d’un réchauffement de 2 à 6 degrés en 2100. Cette fourchette est importante, mais chaque scénario comporte sa propre incertitude. Ainsi le SSP 1 pourrait nous donner un réchauffement de 2 à 3 degrés alors que le SSP3 pourrait dépasser 6 degrés et l’on sait que malgré tous les efforts qu’on peut imaginer, il serait impossible avec le SSP3 de réduire ce réchauffement sous la limite souhaitée par l’Accord de Paris.

Naturellement, ces projections dépendent de décisions prises par des comités d’experts qui nourrissent les modèles. Par exemple, la date à laquelle les gouvernements mettront en œuvre leurs engagements est une donnée primordiale. Si tout le monde rend ses devoirs en 2020, il sera plus facile de limiter le réchauffement que si on tergiverse jusqu’en 2040 pour le faire. L’atteinte des cibles est aussi une donnée cruciale. Si les réductions ne sont pas au rendez-vous ou si d’autres activités économiques occasionnent de nouvelles sources d’émissions, les progrès peuvent être annulés. Mais on ne peut pas tout savoir, l’avenir n’est pas écrit.

À quoi cet exercice de modélisation nous sert-il comme citoyens ? Pour ma part, je fais confiance à l’intelligence des gens. Les SSP reflètent d’abord des choix sur l’avenir que nous voulons pour nos petits-enfants. Mes petites-filles et mon petit-fils ont la possibilité réelle d’être encore vivants en 2100 s’ils atteignent l’âge de mes parents. Aujourd’hui, je fais des choix de consommation, je cherche des solutions scientifiques pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, j’enseigne, j’écris, je vote aussi. Ce pouvoir d’influence n’est pas négligeable et chacun d’entre nous a aussi prise sur le futur du climat. 

Cet automne, nous irons voter pour un nouveau gouvernement du Québec ; l’an prochain, c’est à Ottawa que nous pourrons déposer un bulletin dans l’urne. Ce geste est insignifiant s’il ne sert qu’à élire un parti qui fera comme tout le monde. En regardant les possibles que nous permettent d’anticiper les SSP, nous pouvons choisir l’avenir que nous voulons et chercher des engagements de ceux qui veulent nous représenter en conséquence. La vraie démocratie repose sur la participation au débat public et sur l’attention que nous apportons à dénoncer les promesses non tenues, les cibles non atteintes et l’incompétence au pouvoir.

Notre pouvoir d’influence s’exerce aussi sur notre famille, sur nos amis. Si le problème est causé par une infinité de gestes insignifiants, tout geste est significatif. C’est un sujet à discuter avec votre beau-frère et ses enfants autour du feu de camp. Je souhaite à toutes et tous de bonnes vacances et du bien beau temps pendant qu’il en reste !