En Europe et en Amérique du Nord, plus de 85 % de la population est déjà «branchée», contre 35 % seulement en Afrique et 48 % en Asie.

Avant de perdre le Web

ÉDITORIAL / Le Web a fêté ses 29 ans hier. Comme il l’avait fait en 2017, Tim Berners Lee, celui qui a inventé ce concept à la fin des années 80, a souligné l’anniversaire en publiant une lettre ouverte où il partage ses inquiétudes devant la tournure qu’a prise sa création, et le pouvoir grandissant des monopoles qui se l’accaparent.

Le Web s’est construit sur l’infrastructure d’Internet. Et nous arrivons au point où plus de la moitié de la population est désormais connectée. En Europe et en Amérique du Nord, plus de 85 % de la population est déjà «branchée», contre 35 % seulement en Afrique et 48 % en Asie. Google contrôle 90 % de la publicité associée à la recherche et Facebook à lui seul représente 80 % de tous les réseaux sociaux sur les plateformes mobiles.

«Stop, ou encore?» disait la chanson de Plastic Bertrand. Irons-nous encore plus loin dans la concentration de pouvoir entre les mains d’une poignée de milliardaires? Ou aurons-nous notre mot à dire sur un outil devenu indispensable à notre société?

«Les plateformes dominantes sont capables de verrouiller leur position en créant des barrières pour les concurrents», écrit Berners-Lee. Une fois que leurs parts de marché deviennent majoritaires, il devient presque impossible de renverser la vapeur, parce qu’aucun concurrent ne peut offrir une portée aussi grande. Et là où elles ont innové, elles étouffent ensuite l’innovation, en faisant l’acquisition de start-ups concurrentes et l’embauche des meilleurs talents.

Il faut commencer à réfléchir sérieusement à ces questions au moment où nous nous préparons à entrer dans une nouvelle phase, avec l’essor de l’intelligence artificielle et la multiplication des objets quotidiens reliés à Internet, qui feront circuler encore plus de données sur nous. Sommes-nous vraiment prêts pour cette prochaine étape?

Des outils algorithmiques ont été créés pour nous orienter dans la direction la plus favorable aux intérêts économiques de ces géants. Le modèle d’affaires est simple, privilégier le clic, maximiser le temps passé sur la plateforme, et une des façons d’y arriver est de suggérer un contenu qui surprend, et qui choque. Ce modèle a favorisé la polarisation de la société, il a créé de toutes pièces un écosystème de la désinformation dont nous voyons les effets dévastateurs aux États-Unis et en Europe. Et il n’y a aucune raison de croire que le Canada y échappera.

Le Web est devenu une arme, et nous demandons aux fabricants de nous protéger. 

Tim Berners-Lee nous invite à remettre en question des mythes qui sont en voie de devenir les dogmes de la civilisation numérique : à ne pas accepter que la publicité soit le seul modèle commercial possible pour les entreprises en ligne; et ne pas croire qu’il est trop tard pour changer le mode de fonctionnement des plateformes. 

Il suggère l’adoption d’un cadre légal ou réglementaire qui prendrait en compte les objectifs sociaux, pour faire contrepoids à ces entités qui sont conçues pour maximiser le profit avant tout.

L’Europe s’est depuis longtemps engagée dans cette direction. De nouvelles règles entreront en vigueur ce printemps, qui imposeront des délais serrés, et de fortes pénalités, pour stopper la diffusion de tout contenu à caractère terroriste.

C’est possible de modifier le cours de cette histoire, mais nous n’y arriverons pas en restant les bras croisés.