Donald Trump

Au-delà du nationalisme économique de Trump

ANALYSE / Derrière le slogan « L’Amérique d’abord », nous devons voir les bases d’une doctrine Trump, le type de coopération qu’il envisage de développer avec le reste du monde. Cette doctrine repose sur deux grands éléments : l’isolationnisme et le nationalisme économique.

L’isolationnisme est un courant en politique étrangère américaine qui remonte au début de la république. À son niveau le plus élémentaire, l’isolationnisme préconise le maintien de l’autonomie nationale par une défense des intérêts économiques américains et par le maintien d’une autosuffisance économique. Par conséquent, une politique isolationniste évite de contracter des alliances ou des traités contraignants avec les autres nations.

Le trumpisme s’inscrit définitivement dans ce courant. Dans son document de décembre 2017 définissant sa stratégie pour assurer la sécurité nationale, l’administration Trump insiste sur la métamorphose à multiples facettes qu’elle veut provoquer dans les politiques étrangères américaines antérieures afin d’assurer la promotion de la « prospérité américaine ». 

Ce faisant, la nouvelle administration s’est engagée dans la plus grande révision de la politique commerciale américaine depuis 1945. Cette révision va donc avoir des conséquences géopolitiques majeures qui vont toucher directement l’ordre international.

Le nationalisme économique s’ajoute comme corollaire à l’isolationnisme. S’opposant au courant idéologique du libre-échange, le nationalisme économique préconise d’abord la nécessité de maintenir une diversité industrielle afin de mener une guerre à grande échelle. Dans une période relative de paix mondiale comme la nôtre, cet objectif est moins important. Par contre son deuxième objectif, celui de maintenir une classe moyenne prospère, est très pertinent. Et finalement, le troisième objectif est plus proche de l’idéologie libérale liée au libre-échange, car il consiste à promouvoir la prospérité générale pour tous.

Alors que les partisans du libre-échange affirment que l’efficacité économique découle d’une plus grande division mondiale du travail, et donc que le libre-échange est bon pour tous, les adeptes du nationalisme rejettent cette prétention. Pour eux, la protection industrielle est essentielle pour assurer la richesse nationale, peu importe si cela signifie de préserver artificiellement de vieilles industries non compétitives. 

Après avoir désavoué le Partenariat transpacifique, un accord commercial conclu par l’administration Obama visant à contrer l’influence grandissante de la Chine, Trump démontra sa détermination à retourner à une politique de protectionnisme. Quitte à générer une guerre commerciale mondiale, il annonça sa volonté d’imposer des tarifs substantiels à ses principaux partenaires commerciaux.

Démontrant la perception que l’administration Trump allait leur accorder une protection, un nombre substantiel d’entreprises américaines soumirent en 2017 des plaintes au département du Commerce. Ces plaintes visaient des entreprises étrangères qui, grâce à des subventions injustes, auraient été en mesure de mener une compétition déloyale. Pour contrer ce dumping, les entreprises américaines concernées demandaient d’imposer de hauts tarifs.

Ces plaintes qui connurent une augmentation de 67 % par rapport à 2016 touchèrent pas moins de 23 produits provenant de 29 pays différents. Les secteurs touchés étaient aussi diversifiés que la CSeries de Bombardier, les panneaux solaires, l’acier, l’aluminium, les olives, les machines à laver. etc.

Trump utilise les tarifs comme si ceux-ci représentaient une arme magique. Il oublie que l’imposition de tarifs peut facilement dégénérer en des guerres commerciales, marquées par des représailles et de nouveaux tarifs. Loin d’assurer la prospérité, les guerres commerciales peuvent avoir des conséquences imprévues. C’est ce qui est en train de survenir en 2018.

Plus encore, cette politique protectionniste, dérivée de son nationalisme économique, repose sur une contradiction. Il désire éloigner les États-Unis du commerce international, accusant dans le processus les élites américaines d’avoir trahi les Américains moyens au profit d’étrangers. Cependant, pour réaliser son objectif de réduction de la dépendance des États-Unis vis-à-vis du commerce extérieur, il doit renoncer à la division mondiale du travail. 

Or, sa politique anti-immigration va à l’encontre de cet objectif. Il refuse d’admettre plus de travailleurs non qualifiés nécessaires à une politique protectionniste. C’est comme s’il désirait à la fois le beurre et l’argent du beurre.

En fait, le nationalisme économique de Trump, qui se présente comme l’antithèse du globalisme, repose sur une approche incohérente. Il est composé d’un cocktail explosif constitué d’unilatéralisme belliqueux, de restrictions à l’immigration, de protectionnisme commercial, de rejet des pactes multinationaux comme l’ALENA, le PTP et l’accord de Paris, et de pressions politiques à l’égard d’entreprises nationales.

Néanmoins, dans la perspective de Trump, « L’Amérique d’abord » est plus qu’un slogan. C’est la promesse d’un retour psychologique à un moment particulier de l’histoire américaine, à une approche qui prévalait jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale. 

Plus encore, cette approche alors était non seulement enracinée dans le protectionnisme, mais aussi dans une vision xénophobe d’une population blanche dominante et homogène. Cette vision n’est pas le sous-produit de l’anxiété économique, mais elle résulte du vieux sectarisme. Cette Amérique n’existe plus, sauf dans l’imagination de Trump.

L’isolationnisme et le nationalisme économique affichés par Trump depuis trois ans ont besoin d’être placés dans une perspective plus large. Il faut tenir compte non seulement de sa façon de promouvoir le protectionnisme, mais aussi considérer comment il dénigre ses alliés traditionnels, comment il dénonce les accords commerciaux, comment il abroge les accords sur le climat, comment il discrédite les immigrants recherchant l’asile, comment il promeut la préservation d’une société américaine blanche et comment il assaille les institutions internationales.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.