Attaque frontale

ÉDITORIAL / Ça va encore mal pour Bombardier : après le regroupement de ses deux concurrents du secteur ferroviaire en Europe, Alstom et Siemens, l'intention des États-Unis d'imposer des droits compensateurs sur ses avions C-Series risque de lui fermer le marché américain.
Le litige porte sur la vente l'an dernier de 75 appareils C-100 de 125 places à Delta Air Lines, qui doivent commencer à être livrés l'an prochain.
Selon Boeing, Bombardier a profité de subventions d'Ottawa (un prêt de 372 millions $) et de Québec (1,3 milliard $ en capital-actions) pour vendre ses appareils au rabais.
Le département du Commerce estime à pas moins de 220 pour cent les subventions dont aurait bénéficié le programme C-Series, « mais cela ne représente pas les droits compensateurs qui seront déterminés par la Commission du commerce international en fonction de l'évaluation des dommages; c'est la deuxième étape et ils vont décider en février prochain », précise Geneviève Dufour, professeure à la faculté de Droit de l'Université de Sherbrooke.
Le fondement de la plainte de Boeing est toutefois difficile à comprendre puisque l'avionneur américain n'offre pas d'appareils de moins de 150 sièges et n'a même pas sollicité le contrat de Delta Air Lines. De plus, la C-Series soutiendrait 7000 emplois aux États-Unis.
En réaction, le premier ministre Justin Trudeau a prévenu hier que le Canada pourrait remettre en question son intention de commander à Boeing des avions de chasse Super Hornet en vue de remplacer ses CF-18.
Révolté, le premier ministre Philippe Couillard a promis que « la guerre est loin d'être finie » tandis que la ministre de l'Économie, Dominique Anglade, entend faire entendre raison aux Américains d'ici leur décision finale en 2018.
Cela risque toutefois d'être long et difficile à l'ère de « l'Amérique d'abord » et de causer beaucoup de tort à Bombardier puisque l'avion C-Series, plus silencieux et économique en carburant que ses concurrents, est le vaisseau amiral de sa division aéronautique.
En outre, Bombardier emploie encore des milliers de travailleurs au Québec, malgré la suppression de 1500 postes en 2016.
Même son de cloche au Royaume-Uni, qui menace Boeing de représailles puisque Bombardier aéronautique emploie 4200 travailleurs en Irlande du Nord.
Même s'il n'est pas encore démontré que Boeing a bel et bien subi un préjudice, la bataille est éminemment politique alors que le Canada et les États-Unis sont en pleine renégociation de l'ALENA.
Cela amène une question : le gouvernement Couillard a-t-il fait une bonne évaluation des risques de réaction protectionniste de la part des États-Unis en investissant 1,3 milliard $ dans le programme de la C-Series, en 2015, alors que Bombardier était dans une situation précaire et qu'il fallait préserver des emplois?
Spécialiste de droit international économique à la faculté de Droit de l'Université de Sherbrooke, David Pavot avait posé la question dans un article publié par La Presse + en novembre 2015, estimant que ce geste était contraire aux règles du commerce international.
« Considérant la situation financière de Bombardier et la mise en danger de la poursuite du projet C-Series, on peut certainement penser qu'un avantage découle du transfert de fonds. Force est de conclure que nous sommes bien devant une subvention », avait-il écrit.
Advenant une fermeture du marché américain, du moins le temps de régler le litige en cours, Bombardier pourrait certes se rabattre sur le marché européen ou chinois.
Mais, là également, des entreprises aéronautiques pourraient à leur tour contester de futurs contrats pour la C-Series en alléguant elles aussi que ces appareils ont été subventionnés par l'État.
Le gouvernement Couillard a investi beaucoup d'argent dans la C-Series alors que les compressions budgétaires se multipliaient dans les services publics au Québec.
Tout cela risque-t-il d'être perdu?
Pour le moment, le décollage des avions C-Series risque à tout le moins d'être retardé.